La techno florale d’Irène Drésel

Manifesto XXI - Irène Drésel © Rod Maurice
© Rod Maurice

Expérimentale, mentale, mélodique, et plus étonnamment ritualisante et « florale » selon les propres termes de la productrice, la techno d’Irène Drésel intrigue. Repérée par InFiné, finaliste du Prix Ricard Live 2017, déjà passée par les planches du Silencio, de la Gaîté lyrique, du Nouveau Casino ou encore de La Marbrerie, l’artiste suscite l’intérêt grâce à une musique profondément singulière, énigmatique et envoûtante, qu’elle associe à un univers visuel et scénographique travaillé, après avoir étudié et évolué dans le milieu des beaux-arts.

Elle sera notamment en live au Bateau Rouge #4 le 13 mai prochain, ainsi qu’au Bateau Music Festival le 23 juin.

Manifesto XXI – Peux-tu revenir en quelques mots sur ton parcours musical ?

Irène Drésel : Je suis un peu passée par le Conservatoire étant petite, en musique et en danse. J’aimais beaucoup le solfège ; par contre, le piano se passait assez mal à cause de la pression familiale, j’ai donc arrêté. Je viens d’une famille qui a une certaine culture musicale.

J’ai continué la danse jusqu’à l’adolescence. Ensuite, j’ai fait des études d’art, une prépa artistique et les Beaux-Arts de Paris. Je suis revenue à la musique le jour où j’ai eu besoin de créer une bande-son dans le cadre d’une exposition personnelle.

Tu as tout de suite trouvé ton style, ou tu as pas mal tâtonné avant ?

Depuis que j’ai 19 ans, j’écoute de la techno et j’adore ça, donc pour moi c’est plutôt venu comme une évidence. Mais je ne pensais pas être capable d’en faire, surtout que je m’en sortais pas mal dans les arts visuels donc les gens ne comprenaient pas forcément mon attirance pour le son, je n’ai pas été très soutenue dans ce choix.

Quand as-tu commencé à proposer publiquement ton travail sonore ?

J’ai fait une petite formation de six mois à Aubervilliers, qui m’a permis d’acquérir des bases en MAO, et on devait présenter une production à la fin. Par la suite, j’ai contacté un de mes profs pour qu’on travaille ensemble sur le mixage de titres que j’avais composés, on y a passé pas mal d’heures. J’ai aussi déménagé à la campagne pour m’isoler, et ne me consacrer qu’à la musique.

Et de là, comment es-tu passée à la scène ?

Ça a été un cauchemar ! (rires) Je ne sais pas si je voulais faire de la scène, en fait ! Les gens du milieu me poussaient à faire du live mais je ne voyais pas, techniquement, comment transposer mes compositions en live set. Mes pistes étaient trop complexes.

Ma première scène, il y a quatre ans, était une catastrophe : je n’avais invité personne exprès, et j’ai totalement perdu confiance en moi, parce que mon système n’était pas du tout abouti. Après, j’ai pas mal déprimé, je me disais que j’allais me contenter de produire sans passer sur scène.

Puis un très bon ami, en décembre 2015, me propose lors d’une soirée de me faire jouer au Silencio. On en reparle au calme le lendemain, et on pose une deadline. Du coup, gros coup de stress. Au final, en avril, j’ai assuré la date, qui s’est super bien passée !

Et tu n’avais pas eu d’autres expériences de la scène, entre ton enfance au Conservatoire et ces deux premiers lives électroniques ?

Non, du tout, et là au Silencio j’ai directement joué devant deux cents personnes… C’était un véritable challenge !

Après ça, ça allait beaucoup mieux, et maintenant je me sens à l’aise, même si je n’ai fait que six dates live jusqu’ici.

Tu es également DJ ?

Non, pas du tout, pour le coup. Je n’en ai pas spécialement envie, ni le temps de checker tout ce qui sort, d’apprendre de nouvelles techniques… C’est un métier à part entière ! Il faut que je me focalise. Puis comme je me mets toujours la pression et que je ne fais pas les choses à moitié, si je m’y mets je ne vais pas être « à la cool » et je vais me prendre la tête.

Avec quoi et comment travailles-tu ?

J’ai juste un clavier MIDI, quelques VST… Très peu de choses finalement : je préfère avoir peu, mais creuser chaque élément. Je commence toujours par les mélodies.

Tu as déjà réfléchi à insérer ta voix ?

Non, ça ne m’intéresse pas trop… Il faudrait une voix de ouf, ou du rap… une voix dérangeante… plutôt en featuring peut-être. Et puis que va-t-on lui faire dire à la personne, aussi ? Souvent, quand j’écoute de la musique, j’adore les intros, et là soudainement une voix entre et je suis dégoûtée… je me dis « mais pourquoi ? » !

Après, il y a des choses avec de la voix que j’adore, comme Grimes par exemple, ou Fishbach… Là, bien sûr, mais c’est une autre culture. Alors que sur les prods techno, les voix insupportables qui répètent en boucle « I like it », « sex sex », « fire ! » (imitation d’une voix grave et profonde), c’est naze !

Est-ce que tu t’intéresses beaucoup à la scène émergente qui t’entoure ?

Non, je ne la suivais pas du tout ; puis par la force des choses et via les réseaux sociaux, je m’y mets petit à petit…

Quels artistes t’ont marquée cette année, par exemple ?

Fishbach, c’est un truc de ouf, elle est extraordinaire. J’adore Mathilde Fernandez aussi. Elles osent, et j’ai besoin d’être fascinée par des personnages forts.

Manifesto XXI - Irène Drésel © Rod Maurice
© Rod Maurice

Tu écoutes aussi des artistes plus proches de ton style ?

Il y a très peu de choses que j’aime bien en techno en ce moment… Mes références musicales sont des artistes qui existent depuis plus de dix ans déjà… Je pense à Chloé, James Holden, Nathan Fake ou Stephan Bodzin, par exemple. J’ai besoin d’univers forts, je suis attirée par de véritables artistes, qui développent leurs projets de manière globale.

Quelle direction souhaites-tu donner à l’identité visuelle de ton projet ?

Pour le moment, je vais rester dans le floral. J’adore les fleurs. En plus, personne ne fait ça dans la techno, puisqu’il n’y a que des mecs… J’ai toute une scénographie florale en live, en fait. Prochainement, j’aimerais ajouter des lumières commandées en MIDI, insérées dans les corolles des fleurs pour que les fleurs puissent s’animer en live.

Tu sors un EP bientôt ?

Oui, mon premier EP, qui devrait arriver entre mi-juin et mi-juillet. Il y aura quatre titres ainsi que des bonus sur le vinyle.

Il s’appelle Rita, comme un des morceaux de l’EP, commençant par une prière que je récite à l’envers. L’EP est dédié à sainte Rita, la sainte des causes désespérées. Elle me porte bonheur !

Et d’un point de vue sonore… Ça envoie de la techno florale ! Il faut que ce soit aussi puissant que quand tu pries pour que ça marche. En fait, c’est comme si tu avais le temps d’un EP pour que ta prière fonctionne.

Comment analyses-tu ton évolution depuis tes premières compositions ?

Je n’ai pas envie d’être dans un carcan stylistique, je me laisse libre. Sinon, je me suis améliorée techniquement, et je pense que ça se ressent. Je charge beaucoup moins les morceaux, c’est plus percussif… Au départ, j’avais un véritable souci, c’est que je ne faisais que des morceaux tristes. J’avais même un neveu qui trouvait que ça faisait peur…

Le live t’a-t-il fait réorienter ta composition ?

Oui, bien sûr, parce qu’en live tu es obligé d’envoyer. Maintenant, je compose directement dans mon fichier de live. C’est ça qui fait que les derniers morceaux sont beaucoup plus rentre-dedans.

Comment fonctionne ton live ?

Il fonctionne sur Ableton Live, à partir d’un système de lancement de boucles, auquel j’ajoute un peu de clavier ici et là. Et je suis accompagnée de deux instrumentistes, une flûtiste (flûte à bec) et un percussionniste. Je compose toute seule, puis ils proposent des parties, et on répète ensemble.

Dans quelle dynamique es-tu en ce moment ? 

Dans la dynamique de tout mener à bien, et j’ai l’impression d’être plus chef d’entreprise que musicienne, je passe plus de temps à envoyer des mails qu’à composer !

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