Internet va-t-il sauver le cinéma ?

"Internet va-t-il sauver le cinéma ?" - Extrait de « Wes Anderson // Centered » par kogonada
Extrait de « Wes Anderson // Centered » par kogonada

Le cinéma, par son principe même, par sa popularité, parce qu’il est dans la vie de chacun, trouve naturellement une place privilégiée sur Internet, ce dernier outil permettant à chacun de se prétendre cinéaste et de le faire savoir, ou du moins de faire partager par l’image des extraits d’œuvres chéries. Depuis une poignée d’années, depuis en fait que YouTube est devenu indispensable, les hommages, cuts, recuts, mashups, supercuts sur le septième art se sont multipliés. Le concept du supercut est simple : un thème, et une illustration par des dizaines d’extraits choisis de films, drôle ou émouvante, érudite ou populaire, ou une manière de se réapproprier les productions passées, de créer à partir de la création. Ces vidéos cartonnent, reprises par les grands médias, spécialisés dans le cinéma ou non, qui y voient des réservoirs infinis d’émotions compilées en quatre minutes, marquant l’appropriation d’un art par les codes d’Internet, accumulant des tas de quelques secondes d’émotion au détriment d’ô combien de longues scènes cohérentes.
Il y a les réalisateurs fétiches repris d’innombrables fois jusqu’au trop-plein (Kubrick, Scorsese, Wes Anderson, Paul Thomas Anderson, Spielberg, Tarantino, Nolan, Fincher, Malick), et ceci prouve que la plupart de ces montages sont avant tout créations de fans.
À peu près tout s’y trouve, d’exigences multiples, du match héroïne/cocaïne à des acteurs qui s’essaient à une ligne de dialogue, du cinéma au cinéma à la palette d’émotions d’Owen Wilson.
Les médias eux-mêmes ont pu s’y frotter, et les Top 5 de « Blow Up » par ARTE restent peut-être comme l’éventail le plus large, le plus intelligent et le plus inspiré dans l’exercice, compilations hiérarchisées et passionnées de ce qui fit les cent-vingt dernières années de cinéma.

Des centaines de passionnés, professionnels ou non, sortent également chaque semaine des formats courts qui reprennent des films, œuvres d’un cinéaste, d’un mouvement, non pas pour seulement accumuler, mais pour expliquer ce qui est en action à l’écran.
Ces vidéos veulent montrer ce qui fait l’essence d’un film : le plus grand service rendu au cinéma est de montrer par l’image isolée – qui aura vocation à être revue plus tard, dans l’œuvre complète –, que chaque chef-d’œuvre du 7e art est une merveille de construction, d’équilibre, d’intelligence dans la manière dont une histoire doit se raconter. S’il y a un principe à retenir de ces dizaines d’heures de montages plus ou moins approximatifs, instructifs ou vulgairement plagiaires, c’est que le spectateur ne peut (plus) se permettre de capter la trame par les seuls dialogues et actions/réactions des personnages.

Quand l’on se penche sur ces essais vidéo, un principe fondamental en ressort : toute production audiovisuelle doit s’appuyer en premier lieu sur le visual storytelling. Ce qui pourrait maladroitement être traduit en « narration cinématographique » signifie que c’est au plan de raconter l’histoire plus qu’aux mots, c’est au cinéaste de mettre au service d’une œuvre totale l’image qu’il donne à présenter, vous faisant connaître un personnage avant qu’il ne prononce un seul mot, donnant du sens à chaque élément visible. Tout ceci vous sera toujours mieux expliqué en une image bien choisie qu’en des centaines de mots, mais chaque bon essai est une manière différente d’expliquer comment ceci se voit à l’écran, de prouver que le fond et la forme est et restera l’alliance sacrée de toute bonne production artistique.
Si vous avez toujours voulu que l’on vous explique comment le montage fait la différence dans la construction d’une scène, comment un cadrage crée des rapports de force, comment un thème, une teinte de couleur accompagnent un personnage, le hantent, ces essais tentent la démonstration de la règle et de l’exemple, ou de l’exemple qui a créé la règle.

Les vidéos courtes sont des moyens privilégiés d’expression, reprises quotidiennement par les sites spécialisés, destinés aux spectateurs piqués de curiosité et à ceux ayant décidé de se lancer dans la réalisation. Certains essayistes en vivent, ont plus de succès que d’autres – Tony Zhou, Jacob T. Swinney, Kevin B. Lee, Kogonada, Rishi Kaneria. Ces formats sont même repris à des fins éducatives, alors que paradoxalement leurs auteurs ont pu ne jamais franchir les portes d’une école de cinéma. Dans What Makes a Video Essay Great réalisé pour Fandor, Kevin B. Lee pointe du doigt la différence entre essay video et video essays : ce premier format dans le plus pur académisme universitaire s’appuie sur des citations, des références et du contenu théorique, tandis que les video essays sont faits pour être attrayants, « fun » car finalement ce n’est qu’Internet. Tony Zhou, lui, dans How to Structure a Video Essay, explique qu’au fond chaque essai est un film court (donc subjectif) dans des codes de montage cinématographiques, par des images de cinéma, sur le cinéma.

Ces formats permettent donc de faire comprendre le cinéma, et percevoir ce qui est bon fera toujours déceler le médiocre. Les plus intéressés ne s’en contenteront pas et liront naturellement les ouvrages de référence, mais il n’en est pas moins qu’un média gratuit, libre, offre à ceux qui le souhaitent une infinité de thèmes abordés, de visions artistiques expliquées, de cuts compilés, par lesquels chacun peut apprendre à regarder un film, ce qui, chacun en conviendra, fait la différence pour se forger une opinion devant un écran de cinéma.

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