« Il ne reste plus qu’à ficher le camp »

Image issue du film Les Noces rebelles (Revolutionary Road), Sam Mendes, 2008

« […] à un moment donné, quand Frank évoqua « le vide sans espoir de toutes choses dans ce pays », il [John Givings] s’arrêta pile sur l’herbe et parut foudroyé.
– Voilà, maintenant vous l’avez dit, déclara-t-il. Le vide sans espoir. Bien des gens déplorent ce vide. Là où je travaillais, sur la Côte, c’était notre grand sujet de conversation à tous. Nous passions des nuits entières à discuter sur le vide, sur le néant, sur la vanité de toute chose. Pourtant, personne ne le qualifiait de « sans espoir ». C’était là que nous nous dégonflions. Peut-être parce qu’il faut déjà avoir une certaine dose de courage pour voir le vide, et qu’il en faut sacrément plus pour voir le sans espoir. Je pense que, lorsque l’on voit le sans espoir, il ne reste plus qu’à ficher le camp. Quand on peut. » (1)

« Ficher le camp » pour échapper au « vide sans espoir ». Mettre quelques affaires dans un sac et aller voir ailleurs si l’air n’est pas meilleur. Afin d’échapper à la vacuité, à « l’insignifiance désespérante » (2) dans laquelle s’enferment les personnages du film Les Noces rebelles, Frank et April Wheeler. Pour eux, quitter les États-Unis pour s’installer à Paris, c’est se donner la chance de faire quelque chose d’important de leur vie, d’échapper au conformisme dans lequel ils baignent et dans lequel ils ont peur de s’enliser s’ils restent dans leur pavillon de banlieue, dans leur travail peu stimulant, dans la routine qui s’installe malgré eux. Parce qu’ils sont persuadés qu’ils sont destinés à de grandes choses ; seulement la vie qu’ils mènent ne leur permet pas de concrétiser leurs ambitions, ne leur permet pas de trouver leur talent, de savoir à quoi ils sont destinés. Pour cela, il leur faut partir, vendre leur pavillon, démissionner, et s’installer à Paris, afin de vivre différemment, afin de fuir cette « insignifiance désespérante » : « We are running from the hopeless emptiness of the whole life here », s’exclame Frank Wheeler dans la version originale des Noces rebelles. Le voyage est ici appréhendé comme une fuite, un exil volontaire, comme la seule solution envisageable afin d’échapper au danger qui pèse sur eux, à savoir le « vide sans espoir », « l’insignifiance désespérante », qui naissent de la routine et du conformisme qu’ils peuvent observer autour d’eux, depuis leur pavillon de banlieue.

Cette « insignifiance désespérante », j’en vois une parfaite illustration dans les tableaux réalisés par le peintre américain Edward Hopper (1882-1967), dans lesquels semblent être représentés la solitude, l’isolement, le vide, l’ennui et la mélancolie de la classe moyenne américaine.

Edward Hopper, Nighthawks, 1942, huile sur toile, 84,1 x 152,4 cm, Chicago, Art Institute of Chicago
Edward Hopper, Nighthawks, 1942, huile sur toile, 84,1 x 152,4 cm, Chicago, Art Institute of Chicago
Edward Hopper, Morning Sun, 1952, huile sur toile, 71,4 x 101,9 cm, Columbus (Ohio), Columbus Museum of Art
Edward Hopper, Morning Sun, 1952, huile sur toile, 71,4 x 101,9 cm, Columbus (Ohio), Columbus Museum of Art

L’ennui et la morosité sont palpables, comme si Edward Hopper avait précisément illustré ce « vide sans espoir » dont parle Richard Yates en 1961 à propos de l’Amérique des années 1950, et dans lequel semblent baigner les personnages de ses toiles. Une sensation d’enfermement et d’isolement se dégage de ces scènes et de ces personnages, comme si, à l’instar de Frank et April Wheeler, les êtres représentés par Hopper étaient coincés dans une vie qui ne leur convenait pas, sans espoir d’en sortir.

Edward Hopper, Summer Evening, 1947, huile sur toile, 74 x 111,8 cm, collection particulière
Edward Hopper, Summer Evening, 1947, huile sur toile, 74 x 111,8 cm, collection particulière
Edward Hopper, Room in New York, 1932, huile sur toile, 73,5 x 91,5 cm, Lincoln (Nebraska), Sheldon Museum of Art
Edward Hopper, Room in New York, 1932, huile sur toile, 73,5 x 91,5 cm, Lincoln (Nebraska), Sheldon Museum of Art

« […] lorsque l’on voit le sans espoir, il ne reste plus qu’à ficher le camp. Quand on peut », nous dit Richard Yates. Partir. Voyager.

Ou alors, essayer de trouver du signifiant et du stimulant dans ce qui nous entoure, comme le suggère le film American Beauty du même réalisateur que Les Noces rebelles, Sam Mendes, sorti en 2000 (sur ce film, je vous renvoie à l’article L’extraordinaire beauté de l’instant ordinaire de Jeanne Gouinguenet sur Manifesto XXI). Les deux films me donnent l’impression de se répondre l’un l’autre. Lester Burnham, personnage principal, nous dit au début « My name is Lester Burnham. This is my neighborhood. This is my street. This is my life. I am 42 years old. In less than a year, I will be dead. Of course, I don’t know that yet, and in a way, I’m dead already ». L’impression d’être « déjà mort », n’est-ce pas ce qui découle du « vide sans espoir », de « l’insignifiance désespérante » ? Dans Les Noces rebelles, la solution est la fuite, l’exil à Paris. Dans American Beauty, il n’y a pas de fuite concrète, mais une fuite abstraite, à travers des détails qui, si on leur accorde de l’attention, permettent de transcender le quotidien comme la danse d’un sac en plastique emporté par le vent, ou à travers des actes inattendus et considérés comme déraisonnables qui viennent gripper la machinerie du quotidien.

Si jamais « l’insignifiance désespérante » vous effleure, vous savez ce qu’il vous reste à faire : fuite concrète ou fuite abstraite ?

Suzy PIAT

Notes :
1. Richard YATES, La Fenêtre panoramique (Revolutionary Road, 1961), Paris, Robert Laffont, trad. de l’anglais par Robert LATOUR, 2005, pp. 295-296.
2. Citation issue du film Les Noces rebelles (titre original : Revolutionary Road), adaptation du roman de Richard YATES par Sam MENDES, 2008.

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