Hong Kong, la mode contre la politique

Hong Kong Fashion Week

Hong Kong, the Asia’s world city (son slogan), a tout de la ville internationale. On y trouve de tout, et kitsch asiatique oblige, surtout ce qu’on ne cherche pas. Les grandes enseignes britanniques sont largement implantées dans les beaux quartiers de Hong Kong Island. Les boutiques de luxe sont soigneusement mises en valeur dans les innombrables malls que compte la ville, et forment des alignements parfaits de sols blancs et d’immenses baies vitrées au milieu des immeubles hongkongais à la façade délavée. Dans ces quartiers où les grands magasins côtoient des tours de bureaux qui s’élancent vers le ciel gris, mélange de brume et de pollution, on croise une population cosmopolite. Des businessmen pressés de toutes nationalités, des touristes, facilement reconnaissables à leur manière de se tordre le cou pour apercevoir un building dans son ensemble, et quelques hipsters à la sauce asiatique qui tentent de fuir les artères bondées pour gagner les quartiers alentours. Ces derniers se sont gentrifiés au fil du temps. Wan Chai, ancien repère des prostituées et des triades (pas du tout éradiquées mais mieux dissimulées), est désormais un centre névralgique de la ville, où les nouveaux créateurs s’installent, attirés par cet ancien territoire sulfureux en voie d’hipstérisation massive.

De l’autre côté de l’île mais à seulement quelques stations de métro, Sheung Wan est le vrai quartier stylé de Hong Kong. Ses vues en pente offrent une large gamme de concept stores, de restaurants internationaux et de cafés français. On y trouve même deux crêperies, le comble. Mais Sheung Wan est avant tout le quartier des artistes. Les galeries d’art sont installées de part et d’autre de Hollywood Road. Un peu plus haut, c’est la rue des antiquaires, où l’on trouve de tout, d’un petit livre rouge à un vase ancien. C’est ça, Hong Kong. Une ville pressée, où les artistes ont bien du mal à s’implanter. Car la ville a un moteur : l’argent. Pas vraiment tabou de ce côté-là du globe, il est de bon ton d’en avoir. Cela se voit dans la mode, dans l’art, même dans l’architecture. Ces milieux laissent peu de place à l’innovation et à la création si celles-ci ne viennent pas d’une grande maison ou d’une personnalité reconnue. Pour avoir sa chance, il s’agit d’être estampillé « luxe ».

Tai Ping Shing Street, quartier de Sheung Wan
Tai Ping Shing Street, quartier de Sheung Wan

Pourtant, le potentiel artistique est indéniable. Hong Kong a sa part de créativité, ce fourmillement incroyable de gens et d’idées qui ne peut qu’aboutir à un renouvellement de l’image de la ville. Depuis quelques années déjà, des jeunes créateurs reviennent au pays après leurs études dans les capitales traditionnelles de la mode. Johanna Ho, entre autres, est basée à Hong Kong après son passage à Central St Martins. Anais Mak, créatrice de la marque Jourden, a elle été nommée au prix LVMH. Bien d’autres ont ouvert des boutiques sur l’île, qui, bien que confidentielles, attirent une clientèle aisée et pointue, plutôt jeune, ravie de pouvoir porter du made in HK.

Johanna Ho, créatrice d’origine hongkongaise
Johanna Ho, créatrice d’origine hongkongaise

Ici, le style est bien différent de celui de la Vieille Europe, et même de New York. Les looks sont avant-gardistes, voire futuristes. La mode est davantage minimaliste, la géométrie est parfois poussée à l’extrême. La différence majeure, c’est la quasi-absence de mode vintage. Il n’y a pas, ou peu, de friperies, et le passé n’a pas vraiment sa place chez les jeunes créateurs, résolument tournés vers une mode d’avant-garde. Pourtant, selon Grace Lam, collaboratrice pour Vogue China, la mode à Hong Kong est plus conservatrice qu’à Londres ou Paris. L’omniprésence du luxe et de la mode bien sous tous rapports a sans aucun doute influencé la capitale du business asiatique.

Hong Kong a encore une marge de progression pour devenir une grande capitale de la mode et de l’art. Mais les évènements précipitent les choses : à travers les manifestations qui ont bouleversé la ville à l’automne dernier, Hong Kong a redécouvert l’essentiel : son identité. Celle-ci même qui lutte contre l’ogre chinois s’insurge contre sa fin programmée, lorsqu’en 2047, Hong Kong cessera d’exister en tant que région spéciale pour être complètement intégrée à la Chine. La nouvelle génération, celle des étudiants qui sont allés manifester, cherche désormais à tout prix à conserver cette identité si précieuse. Ainsi, ils montrent de plus en plus leur attachement à la ville : les artistes multiplient les œuvres dédiées à l’ancien Port aux Parfums. C’est alors que la ville redécouvre ses particularités, celles qui en font le lien entre l’Est et l’Ouest et qu’elle a à cœur de maintenir. Dynasty, par exemple, est une jeune marque qui, comme son nom l’indique, fait référence aux empereurs chinois.

Les manifestations ont écrit un pan de l’histoire hongkongaise, désormais repris dans l’art : on peut notamment se rendre dans une galerie qui expose des objets révolutionnaires, des anciennes barricades, tout ça dans les quartiers du branché Soho et du bobo Sheung Wan. Les livres sur l’art de manifester se distribuent discrètement dans ces mêmes galeries. Sur les sacs de nombreux étudiants, un petit ruban jaune rappelle que les efforts portés contre la domination chinoise n’ont pas été vains et que nombre d’étudiants sont prêts à recommencer.

Hong Kong a entamé une mutation pour laquelle il est bien difficile de prédire l’avenir. Les évènements ont précipité la crise identitaire de la ville. Aujourd’hui, on cherche à bâtir un futur moins sombre que celui largement annoncé. Les créateurs de mode et les artistes sont les fers de lance de ce mouvement. Pour contrecarrer l’image de la ville-monde, luxueuse, inaccessible, havre des expatriés fortunés, les nouveaux créateurs tiennent désormais à s’investir pour leur ville. Le style s’affirme, se développe, se cherche, sans copier les capitales traditionnelles de la mode. Si le street style de Paris ou de Londres est toujours observé avec envie, c’est pour mieux se les réapproprier à la mode hongkongaise, c’est-à-dire avec goût, précision et un subtil mélange de culture occidentale et asiatique. Les initiatives se multiplient, avec l’apparition d’évènements culturels et artistiques comme la tenue du très contemporain Art Basel, où l’organisation de la Fashion Week qui, bien que peu médiatisée, commence à s’affirmer comme un vivier de nouveaux talents. Hong Kong est indéniablement la ville à suivre.

Art Basel 2015, Kneeling Woman, Sam Jinks
Art Basel 2015, Kneeling Woman, Sam Jinks

 Margaux LIGNEL

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