Hijacked, une nouvelle spiritualité musicale

© Alcibiade Cohen

Hijacked est un duo musical formé par Jésabel Domberger et Clément Bazin (qui porte en parallèle son projet solo du même nom), tissant un univers aux colorations soul, pop et électro. Découverts et rencontrés lors du Bateau Music Festival, en formation trio avec un batteur, ils ont retenu notre attention grâce à un live de qualité, sincère et énergique. C’est par la suite autour d’un café parisien que nous avons eu l’occasion d’interviewer Jésabel, chanteuse et réalisatrice du projet, avec qui on a discuté identité musicale, voyage, symboles et spiritualité.

Manifesto XXI – Comment est né ce projet avec Clément ?

Ce projet a commencé en 2012, Clément faisait déjà de la musique, il n’avait pas encore son propre projet, mais il travaillait déjà sur des prods. Moi j’étais en fac d’histoire, je faisais de la musique avec deux guitaristes, avec lesquels on faisait principalement des reprises dans la rue ou des scènes ouvertes : de la new soul, des classiques jazz… La musique afro-américaine, c’est aussi ma sensibilité artistique. Ces mecs je les ai rencontrés dans la rue, en me baladant un soir, ils jouaient, à un moment ils ont demandé aux gens qui les écoutaient de chanter, et personne ne l’a fait sauf moi. Donc on a commencé à jammer, et on a échangé nos numéros, ils m’ont rappelée… Ça s’est fait complètement magiquement puisque à l’époque je ne pensais pas du tout faire quoi que ce soit avec la musique, avec eux c’était un premier pas, mais tout en ayant un rapport très tranquille et pas du tout pro. Plus tard Hijacked s’est construit parce que des amis communs m’ont dit que Clément cherchait une chanteuse. J’ai écouté ses prods avant de le rencontrer et j’ai eu un gros coup de cœur musical. C’est vraiment ma rencontre avec lui qui m’a fait mettre un pied dans le monde pro de la musique.

Manifesto XXI – Ton approche du chant ne vient pas du tout d’un cadre institutionnel ? 

Avant de rencontrer Clément je chantais déjà, mais c’était de l’ordre de la passion et sans aucune projection, sans projet. Puis lorsqu’on s’est rencontrés, on a immédiatement eu un fonctionnement où il me faisait écouter des prods qu’il avait faites et on commençait à travailler autour, j’improvisais dessus… Au bout de six mois on avait déjà 5-6 morceaux, et rapidement on a décidé de sortir le premier EP 5 titres, il y a deux ans.

Manifesto XXI – Pourquoi ce nom, Hijacked ?

Ça veut dire « détourner » au participe passé. C’est Clément qui a proposé ce nom à l’origine et j’ai tout de suite accroché, d’abord grâce à la sonorité. Et l’idée de détournement marche assez bien, d’abord par rapport au classique : on détourne les influences et les histoires desquelles on vient pour en faire quelque chose, ensuite aussi dans le rapport à mes textes, où je joue à détourner certaines valeurs, certaines croyances pour en faire autre chose. Je suis particulièrement touchée par la musique afro-américaine, le gospel, qui louait le sacré. C’était un cadre de prière, de confiance en quelque chose d’extérieur, alors que mes textes sont là pour prôner une émancipation. Pour moi l’homme doit se louer lui-même pour s’émanciper de sa condition, de ses croyances, de ses carcans. Finalement détourner au sens de réutiliser différents éléments qui existent déjà, en leur injectant un sens nouveau.

Manifesto XXI – De quand date votre premier live ? 

La première fois qu’on s’est produits en live, c’était en 2013 sur une scène un peu particulière, une sorte de festival de famille du côté de Clément, c’était très sympa. Puis notre premier vrai concert c’était dans un petit bar. On a dû mettre un an à monter sur scène. On a attendu d’avoir une petite dizaine de morceaux pour pouvoir proposer un set qui tienne la route. Et puis on a vite fait des scènes cool à notre échelle, alors qu’on était tout seuls et que personne ne nous connaissait. On jouait au Paris Paris, à l’ancien Scopitone, au Nuba, au Baron… des scènes un peu branchées à l’époque sans qu’on fasse grand-chose. Et puis après il y a eu la refonte du live cette année avec le nouveau projet.

Manifesto XXI – Nous on vous a vus en live trio, avec un batteur ; vous jouez toujours dans cette formation-là ? Vous voyez ce projet comme un duo accompagné d’un instrumentiste, ou véritablement un trio ? 

© MarOne

Oui on tourne tout le temps à trois maintenant. Pour le moment c’est un projet à deux avec une formation à trois en live. Pour cette sortie on a composé et produit à deux, puis ensuite réfléchi au live, et on a trouvé important de changer quelque chose. Donc on a intégré Louis, avec lequel je travaillais déjà sur l’autre projet sur lequel je suis depuis un an et ça a bien marché. Par contre tout évolue tout le temps et effectivement dans une prochaine sortie, c’est complètement possible qu’on décide d’intégrer la batterie dès le départ dans la composition des morceaux. C’est une évolution qui ferait sens vu qu’on voit que les morceaux en live marchent très bien. C’est intéressant d’avoir une version écoute et une version live qui diffèrent parce que ça donne de l’intérêt aux deux. On s’est aussi rendu compte que le live avait une énergie beaucoup plus vivante, beaucoup plus chaude… donc la question est complètement ouverte pour la prochaine sortie.

Manifesto XXI – Vous envisagez éventuellement d’élargir encore la formation par la suite ?

Ça va dépendre. Pour l’instant on est encore dans la découverte de jouer à trois et dans ces nouveaux repères-là, on essaie déjà de roder cette formule. On ne s’est pas trop posé la question de l’élargissement pour l’instant. Après pour la basse par exemple il y a aussi la possibilité que moi je prenne un moog et que je fasse des lignes de basse en live. Il y a plusieurs options. Après l’avantage aussi c’est que tourner à trois c’est pratique. Notre focus aujourd’hui c’est le live, et on veut se donner tous les outils pour que ce soit facile à gérer.

Manifesto XXI – Comment s’est construite votre identité musicale ? Est-ce qu’elle était claire dès le début, où est-ce qu’elle s’est construite dans un processus ? 

On ne s’est pas dit en commençant ce projet qu’on allait sortir un EP. D’ailleurs – et ça n’a jamais été ni une erreur ni une qualité – on rationalisait très peu notre composition. À la différence du deuxième projet, où on a eu dès le départ une réflexion sur l’univers, sur le lien entre le visuel, les clips, la pochette… Le premier EP était un espèce de surf absolu : on se rencontre, on aime faire du son ensemble, ah cool ça plaît aux gens ! Parce qu’il y a ça aussi, tu postes des trucs, et s’il y avait eu douze écoutes, ça aurait sûrement eu un impact différent. Là on a rapidement eu des centaines d’écoutes. On se demandait qui étaient ces gens qui nous écoutaient. Et du coup, nous on a choisi des morceaux qu’on trouvait nous chouettes. Mais en fait on n’a pas du tout réfléchi, c’était presque un truc instinctif.

© Alexis Leclercq
© Alexis Leclercq

Manifesto XXI – Du coup j’imagine qu’à l’inverse, le second EP était peut-être beaucoup plus cadré, dans le sens où vous saviez plus ce que vous vouliez ?

Oui c’était plus mature, on a évidemment appris du premier EP. Le projet a mûri et on a mûri. Grosso modo il y a eu deux ans entre les deux sorties, qui ont permis de créer beaucoup de morceaux, pour n’en sortir finalement que quatre. On a fait le choix de se dire : on choisit ce qui pour nous a un lien fort, pas de redondance, pas de truc qui pourrait ne pas coller. Tout ça a amené à une réflexion de type : « Ok, qu’est-ce qu’on raconte là ? » On s’est entourés d’une équipe de DA qui s’appelle Muzrs, vraiment super. Ils nous ont aidés à avoir du recul sur notre musique, nous ont mis en contact avec notre graphiste, avec différents intervenants qui ont collaboré sur ce projet. On avait la volonté de s’entourer de personnes qui pourraient nous filer un coup de main, notamment sur cette cohérence d’univers, donc la DA a été un gros plus.

Manifesto XXI – Vous avez pensé les différents clips du dernier EP en même temps que les morceaux, ou vous avez d’abord travaillé les morceaux avant de vous lancer dans les projets vidéo ?

Alors on a d’abord fait l’EP, les morceaux. Ensuite après avoir analysé l’histoire des morceaux, on s’est dit en discutant avec les mecs de Muzrs que ça aurait été cool d’utiliser le fil conducteur qu’il y avait dedans comme un tableau en plusieurs parties. Une fois la réflexion lancée sur le fait de faire plusieurs clips, les scénarios des clips me sont venus assez naturellement.

Manifesto XXI – Les paysages sont grandioses, ça a été tourné où ?

Aux États-Unis, au cours d’un voyage que j’ai fait là-bas.

Manifesto XXI – Le voyage a été fait pour les clips ou il était déjà prévu et tu as décidé d’exploiter ? 

Il y avait en fait un voyage qui était censé être des vacances, et qui s’est transformé en pas de vacances du tout. Mais qui était une belle découverte !

Manifesto XXI – L’équipe est venue avec toi ou tu l’as trouvée là-bas ? 

Non Clément était en France, du coup on a tout fait à deux avec la fille qui est derrière la caméra, qui s’appelle Macha Tsarenkov. On est parties à l’aventure. Je lui ai proposé le projet avant de partir. Moi j’avais décidé un peu à l’arrache de partir aux États-Unis et on avait prévu pendant ce séjour douze jours de voyage, traverser une partie de l’Ouest américain. Une semaine avant de partir, grosse conversation avec la DA, avec Clément, on est en indé, on n’a pas de producteur, ça veut dire peu de moyens et quand t’as peu de moyens, t’as peu de choix ou alors tu crées ton choix. Et j’avais très envie justement pour cette sortie qu’on se donne des moyens, donc s’ils n’étaient pas financiers, il fallait en trouver d’autres. Du coup je me suis dit bon ok, je veux des décors, des trucs un peu fous, j’ai les États-Unis là. L’Ouest américain il y a quand même des décors assez incroyables qui vont pas devoir être construits, fabriqués, loués, c’est une économie financière pas négligeable. Du coup j’ai appelé ma pote, et je lui ai proposé de tourner ces clips.

Manifesto XXI – Vous avez imaginé les scénarios, les images toutes les deux ? Une fois là-bas ou bien en amont ?

Non j’ai écrit les scénarios de mon côté à Paris, que j’ai bien sûr fait valider à Clément, tout en expliquant tout à Macha. Une fois là-bas on a plus échangé pour s’accorder sur l’énergie, l’ambiance générale, le fait que justement, à deux, en si peu de temps, autant de choses… c’est du one shot. Il y a des séquences du clip qu’on a tournées en une fois, avec cinq minutes de batterie restante… On le faisait et en fait miraculeusement c’est la scène que tu gardes parce qu’elle est parfaite. C’était une aventure autant de voyage concret, factuel, que voyage technique, créatif, de réalisation, avec toutes les qualités et les obstacles que tu peux avoir à être en équipe réduite, au milieu des États-Unis à tourner à deux, en décidant de tourner trois clips en onze jours. C’était une belle aventure.

Manifesto XXI – Est-ce que tu peux nous en dire un peu plus sur la symbolique à l’intérieur des clips ? Parce qu’il y a beaucoup d’objets et de symboles qui reviennent. Quelle signification leur donnes-tu ? Dans le rapport à la musique, aux textes…

L’EP s’appelle Rising Path, « path » c’est le chemin, « rising » c’est quelque chose qui s’élève. C’est venu parce que je trouvais que cet EP, qui a quatre morceaux mais dont seulement trois ont été clippés, est vraiment un voyage en quatre parties. Après on décide d’en faire ce qu’on veut, un voyage intérieur, un vrai voyage. Le voyage, c’est le point de départ, c’est quelque chose qui te pousse à partir de quelque part, des péripéties, et puis un point d’arrivée. On est dans un voyage classique, ça pourrait être un voyage de roman.

Le point de départ, le premier morceau Good Life, c’est « je suis dans un truc qui ne me va plus très bien, je suis dans une réalité qui ne me parle plus trop », que moi personnellement j’ai déjà ressenti mais qui est surtout quelque chose dont je suis témoin aussi. Je vois autour de moi des gens de tous âges qui ne sont pas forcément dans leurs baskets à l’endroit où ils sont, et cherchent un ailleurs. J’avais vraiment envie d’illustrer ce côté, « j’ai l’impression de porter un masque qui n’est pas moi ». J’ai l’impression qu’on porte tous pas mal de masques et qu’on a très peur d’être soi, qu’on ne sait pas trop comment faire pour être soi au milieu de tous ces masques et de tous ces « il faut être comme ça, il ne faut pas être comme ça ». Finalement on ne sait pas trop oser être. Donc si ça ne me va pas, je pars et j’essaie de trouver ailleurs ce qui me manque.

On peut retrouver les métaphores du masque dans Seewhat, et quel meilleur lieu pour tourner ce sentiment d’enfermement ou d’oppression de la ville que Las Vegas, l’archétype de la ville vicié, de l’argent, du cul, de tout ça ? C’était du pain béni pour moi de savoir que je passais par Las Vegas pour tourner ça. C’était très intéressant d’être le personnage et de porter un masque, d’aller jusqu’au bout de ma croyance et de mon sentiment, j’ai l’impression de porter un masque et là je porte un vrai masque, comment me regardent les gens quand je porte un masque et qu’ils voient le masque. C’est vraiment intéressant à plein de niveaux.

Donc je pars en voyage, on part en voyage pour chercher quelque chose d’autre et c’est le début de l’aventure. On arrive à Seewhat, et avec elle, j’avais vraiment envie d’avoir le contraste du plein de la ville avec la route, pour moi c’était ça, le voyage c’est la route, on prend la route. Je trouve que la voiture incarne la liberté, ce truc de « je pars, je vais où je veux quand je veux ». Donc Seewhat, c’était les immensités de la Death Valley. Ça fait du bien d’arriver dans un endroit qui est vide, on respire. Le refrain de ce morceau c’est « Regarde quelle beauté va arriver, regarde ce qu’il y a autour, quand ton attention guide ton chemin« , et dans « attention » c’est « être attentif », « tu récoltes des cadeaux à chaque instant« . C’est l’expérience que moi j’ai faite, que peut-être plein de gens ont faite, que j’espère que plein de gens font, de se dire que quand t’es dans un trip où ça ne va pas, tu ne vois rien, tu es aveugle. Et quand tu te libères de pas mal de carcans, tu commences à voir ce qui est beau partout autour. Et du coup quand je suis partie de ce texte, j’aimais l’idée de se dire que souvent pour que les gens captent il faut qu’il y ait quelque chose, un objet qu’ils comprennent. Je me suis dit que les gens n’allaient pas comprendre pourquoi mais j’avais envie qu’il y ait cet acte de ramasser, comme une chasse au trésor, parce que ce sont des trésors, ce sont des objets symboles, moi je leur ai donné des symboliques, que je n’ai jamais énoncées, que peut-être personne n’a captées et on s’en tape royalement. Mais c’est des choses un peu magiques, un peu jolies, qui sont là au milieu de ces dunes de sable, après une grande traversée, après un début de voyage. Je me pose, parce qu’il y a aussi cette notion de prendre le temps, pour regarder et en regardant, il y a une fleur un peu étrange au milieu du sable, c’est pas là qu’on trouve les fleurs normalement. Il y a un couple de poupées, qui pour moi est l’archétype de l’amour, mais chacun en fait ce qu’il veut. Il y a un instrument de musique, c’est la créativité. Il y a aussi un papillon, j’ai donné plein de symboles à ce papillon, il y a quelque chose de l’ordre de la légèreté, c’est un peu magique, c’est éphémère. Ce sont des qualités de vie représentées dans des objets, jusqu’à ce qu’on arrive au point ultime, dans une danse, presque transe, une danse de la libération. Donc tous ces objets et toujours cette valise qu’elle porte, qu’elle prend en partant de chez elle, de cette chambre dans le premier clip, j’aimais bien me dire qu’elle y emporte des trucs. C’est bizarre qu’elle emporte des photos et pas des objets. On ne comprends pas forcément pourquoi, et je n’ai moi-même pas compris au début pourquoi je voulais qu’on mette les photos. C’est Macha qui avait proposé ça, elle a participé sur des choses précises, elle distillait des idées, qui prenaient sens. Moi je venais avec un squelette de base des clips et l’échange faisait qu’elle me disait ce qui marchait ou marchait moins, elle remettait en question, ajoutait des idées. Il y a une forme de co-réalisation, de discussion. La valise j’aimais bien, c’est comme ce petit truc qu’on emmène avec nous partout, mais c’est là, c’est en nous, c’est ce que nous on décide de garder avec nous ou de déposer. Finalement c’est nos souvenirs, notre mémoire, nos sensations, nos émotions. Il y avait quelque chose dans les objets, c’était un peu le passé, je prends des photos.

On est dans une civilisation, une époque, une société où on prend tout en photo, on en oublie presque le moment pour la photo. J’adore prendre des photos, il n’y a pas de jugement quand je dis ça. Mais c’est intéressant parce qu’on est dans « garder » , et j’aimais bien le fait de dire qu’elle prend ça et puis finalement qu’est-ce qu’elle fait ? Elle brûle les photos au début du deuxième clip. Le feu symbolise la purification, c’est « finalement j’ai embarqué ces trucs avec moi, mais est-ce que vraiment j’ai envie de les emmener dans mon voyage ? Non ça ne me sert plus. Une photo de mes sapes ? J’ai ce qu’il faut avec moi, donc ok, on brûle et je garde le nécessaire ». Donc finalement je vide ma valise et il y a de l’espace pour récolter de nouvelles valeurs, qualités, les nouvelles choses de ce voyage.

On arrive pour finir à Home qui est donc le quatrième morceau de l’EP et le troisième clip. Le refrain c’est « la maison est l’endroit où tu te tiens« . « Home » ça peut être la maison mais aussi le sentiment de chez-soi, donc finalement on est chez soi là où on se sent bien, c’est pas forcément dans une baraque, dans la maison de chez ses parents dans laquelle on est depuis quinze ans. « Quand tu te demandes où tu es, où tu te tiens, rappelle-toi que ton chez-toi est porté dans ton cœur« . Ce clip commence par un réveil, dans une chambre. Home est le morceau et le clip qui est peut-être le moins évident à capter parce qu’il a des signes moins clairs et il se passe beaucoup de choses.

Je pense que l’essentiel, c’était ce truc de re-dispatcher les objets, avec l’idée de qu’on n’a pas besoin de garder, de posséder en permanence pour croire qu’on a intégré quelque chose. Et pour moi c’était à l’image d’un échange qui est beau, à l’image des beaux moments, des beaux souvenirs, des belles relations. Je pense que quand on est vraiment dans l’essence de ce moment de partage quel qu’il soit ou de ce beau moment, ce n’est pas quelque chose qu’on emprisonne dans une cage en se disant « je veux que jamais ce truc ne disparaisse », c’est quelque chose qu’on a saisi à un moment et qu’on peut repartager et relaisser partir.

Du coup une fois que j’avais ces objets symboles comme outils, comme instruments dans les clips, je me disais « mais qu’est-ce qu’elle va faire avec ces objets symboles ? » Alors il y avait une envie de créer des mini-histoires avec ces objets symboles, finalement c’était un peu ambitieux par rapport à la situation donc ça n’a pas pu être fait et du coup je me suis dit ok c’est pas grave, elle les redispose dans la nature. Et finalement la nature s’est présentée à nous parce qu’on est tombées dans ce parc absolument sublime à San Francisco, c’est là qu’on a tourné une partie de Home, mélangée à des images tournées sur la côte atlantique, à San Francisco et à différents endroits. Donc elle redispose tous ces objets dans la nature et je me suis dit que finalement c’était complètement évident, parce qu’on est tous issus de la nature d’un manière ou d’une autre, donc c’est notre maison première, on a besoin d’arbres, on a besoin de soleil, on a besoin d’énergie, on a besoin d’air, on a besoin de terre, on a besoin de tout ça. Donc elle redispose tout ça, avec quelque chose de l’ordre du magique, du sacré. Ça finit par une espèce de tournoiement, ça redevient un peu flou, puis on arrive sur cette dernière image où elle est postée sur son lit.

Quand je dis « elle » c’est l’héroïne, ce n’est pas Jésabel en voyage, les gens l’auront compris. C’était précieux pour moi de créer une héroïne suffisamment distancée pour qu’on ne traduise pas forcement ses émotions, des choses de l’ordre de la petite personne. C’est juste une figure, une Alice au pays des merveilles qui t’emmène quelque part. Et donc il y a cette dernière image, et le fait de soudainement la voir assise là dans cette chambre de laquelle tu l’as vue partir dans le premier clip, avec cet élément qui est assez visuel, qui est l’éventail, tu te demandes si le voyage a vraiment eu lieu, tu te demandes ce qu’elle fout là. Elle s’est réveillée dans une autre chambre, ce n’est pas du tout cette chambre… Ça crée une forme de bug mental. Tu te demandes si tu as compris quelque chose et qu’est-ce que tu as compris. J’aime bien ces mises en abyme. Je trouve ça toujours intéressant de faire buguer le cerveau.

Manifesto XXI – Il y a un côté assez ritualiste qui ressort de tous ces clips…

Oui c’est ça, c’est presque des rituels. Mais sans le dogme.

Manifesto XXI – C’est un rituel personnel peut-être, qui ne se rattache pas à une culture précise ?

Exactement. Et du coup c’est personnel et universel. Chacun y trouve sa signification. C’était essentiel que ce ne soit pas codifiable, que ça ne fasse pas penser à telle culture ou telle religion. Ce n’est pas du tout l’essence du message que j’ai envie de délivrer, du message universel que je mets dans mes textes et dans mes mots. Et encore moins dans les images.

Manifesto XXI – Tu laisses finalement les significations et lectures ouvertes dans ces clips…

C’est ça. Et tu peux regarder trente fois, je n’ai pas injecté la solution. Il y en a qui le verront comme une simple méditation sur trois morceaux, et d’autres qui verront un vrai voyage et qu’elle est juste rentrée chez elle pour se poser. Peu importe le sens que l’on y met. Mais donc voilà toute une petite légende des différents symboles utilisés dans les clips, qui ont été réutilisés à merveille par Dadamint, la graphiste, dans la pochette, qui est donc partie de ces symboles pour en faire la composition. Et c’est très chouette parce que non seulement il y a les objets mais elle a aussi remis du feu et elle a pris une photo du masque qui brûle. C’est drôle, en apparence ça peut être une nature morte ou un cabinet de curiosités, et en même temps ça ressemble aux autels, aux autels de prière, aux autels qu’on peut se faire chacun avec ses souvenirs. On est à nouveau dans une libre interprétation, qui est quand même assez rituel, le feu c’est rituel, dans toutes les traditions. Mais certains le voient et certains ne le voient pas, et c’est ça qui est drôle. Il y des gens qui n’auront jamais capté qu’il y a une flamme sur ce truc, qui n’en n’ont rien à faire. Et libre à eux.

© graphiste : Dadamint / D.A : Muzrs
© Graphiste : Dadamint / DA : Muzrs

Manifesto XXI – C’était quand même très ambitieux ce projet d’EP et de clips…

Je pense que c’est ce genre de projets qui fait de l’Homme un artiste, et de l’artiste un Homme. Dans le sens où de manière générale on apprend de son art en permanence, de sa création en permanence, et qu’il faut oser avoir de l’ambition. Je dis beaucoup « oser », parce que je pense que c’est le maître mot dans la vie. Oser faire, oser être, c’est juste toucher un peu plus du doigt son essence. Ces clips ils sont absolument parfaits dans ce qu’ils sont, parce qu’ils n’auraient pas pu être autre chose. Ils sont le mieux, le truc ultime de ce que j’aurais pu réaliser avec Macha, avec ce budget, avec cette situation, avec ces morceaux… Donc finalement le seul truc qui aurait pu me freiner c’était ma peur. Et là on en vient beaucoup plus à quelque chose de l’ordre du rapport de l’artiste à sa création. Mais à un moment j’ai eu une inspiration et je me suis dit « ça me paraît tellement évident alors que tout le monde me dit que c’est malade »… Sur le papier on m’a dit que j’allais revenir avec un seul clip.

J’ai fait de la prod en cinéma avant, ça m’a quand même donné des outils pour penser ce projet. Mais je n’avais jamais réalisé avant. Donc c’était doublement ambitieux. C’est là que tu vois que l’inspiration peut être vraiment ce qui te porte. Je suis finalement revenue avec trois clips, et les retours que j’ai sont les cadeaux collectés de cette ambition portée à un moment donné. Que je n’aurais pas portée si Macha n’avait pas été là, que je n’aurais pas portée si Clément n’avait pas confiance en moi. C’est ça qui est merveilleux dans un projet, c’est que tout est une micro-imbrication de liens. J’ai eu une grande liberté dans la direction artistique de cette sortie, qui m’a permis de créer ça.

Manifesto XXI – Ce rapport à l’image c’est quelque chose qui te tient à cœur et que tu veux continuer à creuser dans le projet au fur et à mesure de son évolution ?

Ça m’a fait découvrir que c’est incroyable de réaliser des images issues de l’univers qu’on a créé et créé par l’écriture. J’étais persuadée que je ne saurais jamais réaliser et j’ai été la première surprise à soudainement avoir des évidences de réalisation et d’images, qui je pense sont uniquement liées au lien à la musique. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, ce n’est pas parce que j’ai réalisé trois clips que je me vois devenir réalisatrice de court-métrages. Je n’en ai pas l’envie, ni l’élan. Par contre, ça m’a permis de ne pas être frustrée comme ça peut arriver quand tu délègues un projet musical à quelqu’un qui va l’interpréter. Le seul sentiment que j’ai aujourd’hui, même si on n’a pas encore réfléchi à la forme de la prochaine sortie parce qu’on est encore à chaud de celle-ci, c’est que ça sera difficile de déléguer complètement l’image à quelqu’un. Parce que j’ai goûté au kiff, et c’est vraiment ça, être dans l’expression ultime de ce que tu as créé. Et du coup d’être dans la métaphore ultime de tout ce que tu voulais dire. Et c’est ça qui est génial : il y a une musique qui m’a inspiré des idées qui ont été elles-mêmes conceptualisées, rendues concrètes par des mots, et ces mots-là, ces idées sont à nouveau mises en images, et elles prennent une nouvelle ampleur par l’image.

C’est vraiment un truc d’étapes et du coup je pense que ne pas du tout mettre mon nez dans ça, ça serait compliqué, dans ce projet en tout cas. Là je parle vraiment de Hijacked, parce que selon les projets on a des rapports très différents et des places très différentes. Et effectivement, pour le moment – mais la vie est incroyable de surprises, donc tout peut rechanger – je me plais aussi dans ce lien très fort à toute la dimension visuelle de Hijacked. Aussi parce que je n’ai pas l’approche d’une musicienne à ma musique, c’est-à-dire que je ne suis pas musicienne de formation, j’ai fait dix ans de piano mais je n’ai jamais décidé que la musique serait mon projet professionnel. La musique a toujours fait partie de ma vie, tout comme différentes expériences que j’ai eues, donc la musique n’est pas un monde isolé pour moi. C’est un monde relié à plein de choses, ça fait partie de mon monde. Ça ne m’a jamais parlé de n’être focus que sur la musique, et ce projet m’a permis de voir à quel point il y avait un sens pour moi à exprimer ce que je dis dans ma musique par ce que je dis dans les images.

© MarOne
© MarOne

Manifesto XXI – Comment appréhendes-tu le fait d’être dans un projet musical indépendant ? Quelle est ta position par rapport à cela pour la suite ? 

Au départ notre position avec Clément était assez simple, quand on avait fait les premières rencontres, on ne se sentait pas encore matures musicalement pour rentrer dans une famille quelle qu’elle soit, parce que quand on rentre dans un label c’est quand même rentrer dans une famille avec des directions artistiques, musicales… Et on était encore vraiment en période de gestation du projet. Puis on a mûri, grandi, fait des expériences, et on s’est rendu compte qu’il y avait des postes dont on avait vraiment besoin et d’autres qui nous semblaient moins évidents. Par exemple pour la DA, ça a été un vrai plus cette année d’être entourés de mecs qui nous filent un coup de main, qui nous soutiennent dans cet élan, parce que ça a pu porter et concrétiser pas mal de trucs. Sur la question du label aujourd’hui, on est ni ouverts, ni fermés. On n’a pas de label, ça nous va, ça nous laisse une liberté absolue dans tous les choix, même s’il y a bien sûr des labels qui sont très ouverts et qui soutiennent absolument les artistes, mais ça n’est pas un besoin premier qu’on a.

Le besoin premier aujourd’hui qu’on a, c’est un gros focus sur le live, donc c’est un tourneur, donc ça par exemple, on a besoin de trouver des gens qui vont pouvoir soutenir le projet, soutenir le live, financièrement, par de la mise en relations, de la bonne promo… Donc ça va être plus ce type de professionnels-là plutôt que le label.

Ce qui ne change pas, qu’on est en train de sentir et d’apprécier, c’est qu’il y a des familles d’artistes qui se créent, en dehors d’un label, des gens avec qui on va être proches musicalement et personnellement et du coup des envies de faire des scènes à plusieurs, de faire des co-plateaux… Comme on le voyait au Bateau Music Festival, quand on est dans des petites structures où c’est encore émergent ou dans des petits lieux, on est très vite en lien les uns avec les autres, et dès que ça accroche on n’a plus besoin de passer par un pro qui nous met en lien. C’est vraiment de l’humain à l’humain et du coup c’est assez chouette, parce que ça rend des collaborations possibles très facilement alors qu’avant il fallait forcément passer par du pro.

Aujourd’hui le monde de la musique n’a plus besoin des mêmes acteurs qu’avant. De toute façon c’est le gros débat actuel, de quoi on a besoin en temps qu’artistes. Il y a deux écoles, il y a le « Do it yourself » absolu, il y a la prise en charge absolue. Moi je suis partisane – et je pense que Clément serait d’accord sur ça – d’un espèce d’entre-deux, où il y a effectivement des pôles dans lesquels c’est génial de se donner le choix et l’espace de tester seul, et des pôles sur lesquels on réalise en ayant d’abord fait seul que finalement seul c’est un peu dur et qu’il y a des gens qui ont des vraies compétences à exploiter.

Je pense que jusqu’à un certain niveau on a aussi bénéficié d’une aide non négligeable au management sur toute la sortie depuis deux ans, ça nous enlève quand même pas mal de poids comparé à ce qu’on avait fait quand on était complètement seuls.

© Alexis Leclerc
© Alexis Leclerc

Manifesto XXI – Comment est-ce que vous gérez l’interaction dans la composition musicale ? 

Il n’y a pas de règles définies. Clément produit en permanence. Il me fait écouter les derniers trucs qu’il a produits sur lesquels il pensait ajouter une voix, et si j’ai un coup de cœur on part dessus. On peut aussi être ensemble en studio, il commence à faire tourner des accords, je commence à improviser un truc, ça prend et on crée le morceau comme ça. Après en termes de production pure, c’est quand même essentiellement Clément. Moi je partage mon sentiment sur des équilibres, des sonorités… même s’il ouvre complètement la porte pour que j’arrive avec des accords et lui propose des trucs. Donc c’est très ouvert, très libre. Tout comme sur les mélodies, selon les morceaux, il y a des morceaux où je propose une mélodie et c’est immédiatement ça, il trouve que ça marche hyper bien, et d’autres où je propose un truc et on va réfléchir ensemble à la mélodie, il va faire des mélodies au piano et puis moi je vais en proposer d’autres… De manière générale on fonctionne à l’évidence, et donc tant que c’est évident, que ce soit de la composition de son côté ou de ma mélodie, top, quand ça ne l’est pas, d’un côté ou de l’autre, on va retravailler ensemble la partie sur laquelle ça bute un peu et trouver ensemble la porte de sortie.

Manifesto XXI – C’est toi qui écris toutes les paroles ? Tu écris plutôt en amont ou en aval de la composition musicale ? 

Oui, c’est moi qui les écris. Ça dépend aussi. Au début je me caractérisais comme touriste de la musique, parce que pour moi il y a ce côté où il y a de la légèreté dans ce qu’on fait. Je crois que c’est précieux dans l’art d’avoir un peu de légèreté, pas trop d’égo et pas trop de prises de tête. Clément, de manière assez aléatoire, met des titres à ses morceaux. 80% des morceaux sont inspirés des titres qu’il a mis. Donc on est complètement dans l’aléatoire de l’aléatoire. Par contre il y a des morceaux, Home par exemple, qui avait un autre nom à l’origine, puis ensuite moi m’est venue toute la thématique de ce sentiment de chez-soi, et il m’a alors semblé évident que ça allait s’appeler Home. Donc c’est très souple.

Manifesto XXI – C’est anti-industriel, c’est vraiment à l’intuition ?

Complètement ! Et c’est ça qui est drôle. En discutant avec un mec, il m’a demandé si on pouvait parler d’EP-concept, et il y a de ça effectivement. Cette volonté qu’il y ait un univers qu’on construit et finalement il y a ce truc un peu magique. Je pense que moi ce que j’apporte dans Hijacked, c’est ce que j’aimerais porter et ce que j’apporte dans tous mes projets, c’est justement ce « un peu magique ». Il n’y a rien de plus beau que la magie, ça nous fascine quand on est enfant, et la manière d’être heureux à mon sens c’est d’être des enfants intérieurs dans des adultes conscients. Donc c’est réussir à avoir toujours un peu de magique. Le magique c’est d’être sans prises de tête avec justement un peu d’aléatoire. Si ça nous parle tous les deux eh bien allons-y ! Pourquoi réfléchir pendant huit ans à un titre qui va peut-être sonner moins bien, alors que le mec a écrit Seewhat et que ça m’a inspiré un morceau. Et peut-être que les prochains morceaux qu’on va écrire vont être dans un système encore complètement différent et hyper réfléchi. Je n’en sais rien, encore une fois c’est libre. Mais en tout cas, les paroles je les écris moi, je les partage à Clément, qui a une compréhension parfaite de l’anglais, donc il n’y a pas de problème, il capte ce que je veux dire dans mes textes. Le seul deal qu’on a quand on collabore, c’est de se dire « je parle de ça, est-ce que ça te va ? » Ça ne peut marcher que si on a une confiance mutuelle. Je lui parle du thème général, je lui lis ensuite ce que je dis, et si c’est bien, que ça sonne bien, on y va. Et si ça ne va pas, on le retravaille ensemble. Il y a eu des fois où il m’a proposé de changer un mot par un autre, et je ne serai jamais offusquée qu’il me propose de changer une phrase. Inversement il me laisse la place de proposer d’autres phrases musicales. Donc voilà, les pôles sont bien déterminés mais il y a une ouverture mutuelle, et si effectivement on travaille avec Louis, notre batteur, sur la production des prochains morceaux, ça va à nouveau redessiner complètement le fonctionnement parce qu’il va arriver avec des idées de rythmiques, etc. Ça va changer notre rapport à la composition, on va peut-être partir quasiment que du live et moins de la production électro studio. Tout est possible.

Manifesto XXI – Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? Quels sont vos projets pour les prochains mois ?

Là on se focalise sur trouver des nouvelles dates de live, le but et l’envie, c’est de continuer à tourner à l’automne et après se re-pencher en studio. On a envie de prendre le temps de tourner, on a un live qui est assez fort, parce qu’on a mélangé des morceaux du premier EP qu’on trouvait les plus pertinents, du deuxième EP, et des morceaux qu’on n’a jamais sortis. On tourne avec un set d’une heure qui peut s’adapter. Je pense qu’on a envie d’expérimenter au maximum. On va essayer de roder un peu ça. Le focus, ça va être aussi de jouer ailleurs ; à Bordeaux, à Lille, au Mans, à Strasbourg, partout. De toucher d’autres gens, de sortir de Paris. On veut rencontrer plein de gens, c’est ça qui est chouette. Si on ne fait pas de la musique pour partager, c’est un peu dommage.

Manifesto XXI – Un petit mot de la fin ?

La phrase qui me vient et que je dis en concert : « Lets walk the rising path« . Marchons sur nos chemins. Osons marcher sur nos chemins dans toute la beauté et la créativité et tous les obstacles que ça peut amener.

Propos recueillis par Alice Heluin-Afchain et Eléna Tissier.

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