Grammaire du futurisme

Un article sur le futurisme dans un numéro sur le futur, vous allez me dire que c’est un pléonasme. Oui, mais non, ce n’est pas si facile. Et c’est bien cette piquante subtilité qui va nous intéresser.

Le sujet est riche d’imaginaire, promesse d’inconnu et de nouveautés. Un mot puissant, qui fait rêver mais aussi qui renvoie à une esthétique étrange et inquiétante, loin des codes traditionnels et du Beau commun. Mode des modes pourrait-on dire, car projection essentielle de ce qui se portera « demain ». Des lendemains fantasmés, transfigurés. On croise le futurisme arrangé à tous les modes et tous les temps, chaque saison pour désigner une fantaisie plexiglass ou un style vaguement cosmonaute.

Or, c’est presque une idée militante qui se cache derrière le simple mot de « futurisme » avec ses mythes et mythologies. Si l’on peut désigner quelques âges d’or et figures phares, le propre de cette esthétique caméléon est d’interroger les créateurs, leur offrir un espace de liberté absolue. Si le futur est vraiment écrit dans les étoiles, bien malin celui qui saura décrypter ce langage.

Etymologie : Futurisme en mode masculin majeur, féminin mineur

Technologie et futurisme sont intimement liés, indissociables. La combinaison est invariable et nous avons souvent tendance à l’oublier mais les bouleversements techniques inspirent et hantent l’humanité depuis plus longtemps que nos problèmes de Big Data. Ainsi, le futurisme se théorise officiellement comme tel en 1909 sous la plume du poète italien F.T. Marinetti.

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Ce sont les bases d’un nouveau langage qui se posent: l’admiration pour le neuf, la vitesse… Tristement lié au Mussolinisme et au nationalisme ambiant entre les deux Guerres Mondiales, le mouvement n’en est pas moins fécond. Revendicateur, c’est naturellement qu’il s’étend aux vêtements afin de parfaire sa cohérence. Le rejet des traditions, ça se porte fièrement.

Habiller l’homme nouveau, rien de moins. Et nous disons bien l’homme, car comme le note Emily Braun dans son article « Futuristic Fashion : three manifestoes. » , le futurisme assoit la supériorité du masculin sur le féminin, l’un porteur du futur et l’autre des scories du passé. « Futurist Manifesto of Women’s fashion » (écrit par Volt, Vincenzo Fani), nous apporte tout de même une analyse plus valorisante : la mode féminine aurait toujours été plus ou moins futuriste, mais jamais assez extravagante! Ces textes écrits dans les années 20, comportent des éléments théoriques précieux et une vision du pouvoir de la mode qui s’est avérée tout à fait juste.

Côté dressing, ça donne quoi ? Giacomo Balla, peintre à l’origine, énonce dans « The Antineutral suit : Futurist manifesto » la liste des éléments rejetés : les lignes simples, les coupes symétriques, les couleurs fades, les éléments superflus et la « médiocrité de la modération, ainsi appelée le bon goût ». Une pièce emblématique de cette esthétique apparait en 1920, lorsque le designer Ernesto Michahelles, alias Thayaht, créa un jumpsuit unisex (surnommée « tuta », de « tutta » qui veut dire « tout » en italien).

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 » Tutta » by Ernest Michahelles

Space Age: la panoplie de base du petit futuriste

C’est véritablement avec la société de consommation dans les années 60 que le futurisme se développe tel que nous le connaissons, et comme l’incarne cette génération de nouveaux couturiers: André Courreges, Pierre Cardin, Paco Rabanne… Space Age est véritablement le nom de la collection emblématique d’André Courreges en 1964. Diane Vreeland, journaliste mode de légende, parlait d’un « Youthquake ». Et c’est bien parce qu’il est porté par une jeunesse enthousiaste que le futurisme de cette époque nous laisse un souvenir joyeux, un peu zinzin et apprenti cosmonaute. Les innovations technologiques soutiennent cet état d’esprit et offrent des matières inédites aux audacieux: vinyle, synthétique, plexiglass…

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Pierre Cardin
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André Courrèges

S’ils ont su si bien capter l’euphorie d’une époque en particulier, c’est que ces créateurs ont dessiné un costume à la mesure de l’optimisme ambiant. C’est une humanité frivole et décomplexée qui devait très prochainement habiter la Lune ou aller faire un barbecue avec les Martiens. Pierre Cardin déclare ainsi : « Les vêtements que je préfère sont ceux que je dessine pour une vie qui n’existe pas encore. », et qui n’existera peut-être jamais mais les potentiels colons de l’espace n’auraient pas manqué de style.

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Pierre Cardin

Encore une fois, le futurisme vestimentaire se distingue difficilement des innovations dans le domaine du design, de l’architecture, de la littérature et du cinéma. Et ce qui fait le pouvoir du futurisme, c’est qu’il s’inscrit dans tout un univers qui lui est propre et qui lui a permis de s’enraciner définitivement dans nos imaginaires. La connexion avec le cinéma se fait très rapidement, et faute d’atteindre les dressings, le futurisme gagne les bibliothèques et les salles sombres. Incarnation de cette symbiose, les costumes du film Barbarella dessinés par Paco Rabanne et qui immortalisent une Jane Fonda affolante de sex-appeal.

Barbarella
Barbarella

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Car c’est aussi la mini-jupe, le futurisme, façon équipage féminin de  Star Trek (1966). Côté couleur, on ose un peu tout mais le blanc prend une toute nouvelle signification. C’est un blanc lunaire, chirurgical et pas vraiment innocent et virginal, qui entre dans les vestiaires.

Pierre Cardin
Pierre Cardin

Cela aurait pu s’arrêter là, avec une apothéose délirante de plastique et de casques de cosmonautes. On pourrait aussi considérer que les deux précédents mouvements plus ou moins structurés, presque comme des écoles, définissent le futurisme. Mais ce serait sans compter sur les réinterprétations de ces âges d’or, des besoins d’évasion, d’exprimer les angoisses collectives…

Peter Lindberg
Peter Lindbergh

Conditionnel idéaliste : « Dans la famille futurisme, je voudrais… »

Le futurisme est devenu une référence commune, largement nourrie par la science-fiction, le choc d’un monde tout en plastique, qui vient des années 60. C’est un peu du rétro qui ne dit pas son nom dans l’imaginaire collectif. Si les « Golden eighties », ainsi nommées par Olivier Nicklaus, sont d’une extraordinaire vitalité et présentent des accents futuristes, l’époque a changé et l’insouciance n’y est plus franchement. Film emblématique de cette époque et source d’inspiration encore aujourd’hui, l’esthétique noire et incertaine de Blade Runner (1982) perpétue ce synopsis d’un monde situé dans un futur pas si lointain mais si esseulé.

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Ce sont des guerriers qui défilent, plus prêts à livrer une féroce bataille façon « Star Wars » qu’à danser avec les étoiles. L’art de la mise en scène développé par Thierry Mugler et Claude Montana dans les années 80, recrée un univers complet dans lequel, on retrouve très clairement l’idée d’habiller des hommes et des femmes nouveaux.

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Voire même d’envisager une mutation du genre humain, créature robotique ou semi-alien.

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Le futurisme se décline dans une compréhension beaucoup plus populaire, essaime des sous-cultures qui gravitent autour de ce fascinant trou noir qu’est le concept de futur. Il y en a pour toutes les prophéties. Le cyberpunk aurait plutôt tendance à vous transformer en cyborg, ajouter de la technologie à votre corps.

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A l’opposé le Steampunk mixe les éléments d’un look XIXeme pour mieux renforcer et affronter un futur proche. Le post-apocalypse… le nom parle de lui-même….

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Nous le vivions, nous le vivrons: la tendance insaisissable

Le futurisme, quel que soit son degré d’optimisme, reste lié à quelques maisons de couture mais aujourd’hui en 2015, qu’en est-il de la vitalité créative de ces maisons ? Comment être toujours dans le coup quand on est une maison « futuriste » ? Et force est de constater que la relève fait plutôt défaut, à l’instar des multiples changements à la direction créative de l’empire Mugler ces dernières années. Si David Koma semble avoir donné un nouveau souffle à Thierry Mugler après le départ de Nicola Formichetti, Paco Rabanne a connu trois changements à sa tête depuis 2012. Le duo Sébastien Meyer/Arnaud Vaillant vient tout juste d’être nommé, le 6 mai, à la direction artistique de Courrèges.

Le futurisme se distille par touches qui viennent émailler des collections, comme une recherche parmi d’autres. Par exemple, la connexion avec le cinéma est très claire lorsqu’Alexander McQueen crée une collection inspirée du film Avatar.

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Alexander McQueen

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De l’art et de la délicatesse d’être moderne sans être futuriste, voilà peut-être ce qu’est le vrai défi que semblent relever de jeunes talents comme Gareth Pugh ou Iris van Herpen.

Iris Van Herpen
Iris Van Herpen
Iris Van Herpen
Iris Van Herpen
Iris Van Herpen
Iris Van Herpen

Alors que les possibilités techniques sont toujours plus démultipliées, (l’impression 3D produira-t-elle bientôt une révolution ?), Lidewij Edelkoort a récemment dénoncé l’obsolescence du système de production de la mode et les failles dans la création de nouveaux horizons. La question de l’avenir du vêtement, sa fonctionnalité et l’interaction avec l’environnement se pose avec acuité. Le degré de perfection technique atteint par des créations contemporaines, comme celles d’Hussein Chalayan, fait passer le concept d’avant-garde qu’était le futurisme à un terme quasi obsolète.

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L’imparfait futurisme

La nébuleuse futuriste mériterait certainement d’être étudiée plus longuement, au risque d’y passer quelques années lumières. Toujours est-il que le mouvement est (ou a été ?) un des plus féconds de l’histoire de la mode.

Par extension nous parlons toujours de futurisme mais n’est-ce justement pas un frein pour penser et dessiner la modernité ? La technologie nous rattrape, les prédictions les plus farfelues des ouvrages de science-fiction sont proches de la concrétisation. Or, le futurisme porte en lui une idée un peu terrifiante de fin de l’histoire.

Le futur n’est plus dans l’air du temps tout en étant une obsession, il n’est plus une affirmation ou un fantasme mais davantage une quête de sens et un questionnement. L’Histoire de la mode est faite d’irrégularités dans son développement, et force est de constater qu’aucun futurisme n’a atteint son idéal : ériger un nouveau paradigme vestimentaire.

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Robots makeup

Apolline Bazin

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