Génie, Rock’n’roll et grands espaces : Goodbye Horses

Le génie est cette qualité si particulière qu’on attribue aux artistes et autres inventeurs pour les différencier du commun des mortels. On ne sait pas d’où il vient, ni comment il agit à l’intérieur des êtres qui en sont dotés. Le voile de mystère qui l’entoure fait que certains y voient une origine divine, tandis que pour d’autres il n’est que fable, mensonge.

Le génie, moi, j’ignore ce que c’est, mais je l’ai trouvé. Quand on voit le long-métrage Goodbye horses, tout porte à croire que le souffle de l’inspiration s’est répandu dans les airs de la Normandie, là où ont grandi les réalisateurs et photographes Lucas Hauchard et Théo Gosselin il y a une vingtaine d’années. Leurs œuvres, inspirées, émouvantes, instinctives et sans prétention, sont en train de gagner un public de plus en plus large.

Goodbye horses est leur premier long-métrage, réalisé en 2012 en collaboration avec Cedric Jereb, Marvin Moriss Mclean et Emmanuel Rossario. Le projet est minimaliste et se résume en quelques lignes : « Eté 2012, quatre français et un américain partent de New-York pour traverser les Etats-Unis d’Est en Ouest. Ils emmènent avec eux un mystérieux paquet qu’ils doivent livrer à Los Angeles un mois plus tard, avec comme unique guide une date et une adresse. »

Goodbye Horses, c’est l’histoire de cinq copains qui partent à l’aventure en emmenant avec eux du matériel vidéo. La réalisation du film est présentée avec tant de désinvolture qu’elle semble secondaire par rapport au voyage lui-même : « It’s a movie about five guys who tried to make a movie ». Est-il pour autant réductible à un documentaire-souvenir, simple carnet de voyage dénué de valeur esthétique ?

Les garçons ne font pas de chichis. Les images sont tournées au jour le jour, au fil de la route et à partir de la réalité elle-même : il n’y a pas de scénario, de mise en scène, de comédie ou d’effets spéciaux. Or, loin de tomber dans la facilité, cette simplicité de l’approche constitue à mes yeux le cœur du génie des réalisateurs. Ne sont montrées que des choses fidèles à la réalité du voyage, tirées du vécu et de l’impression de chacun. Ils n’hésitent pas à partager les galères et la monotonie qui accompagnent le trajet à bord du van. Pannes, rencontres éphémères, lieux de passage et conversations triviales y occupent une grande place. Ne vous attendez pas à y trouver des alexandrins, mais plutôt des conversations de mecs du genre « Je vais vous faire une confession. Hier je me suis masturbé dans les toilettes. C’était le moment le plus drôle de toute mon histoire ». Des portraits de personnes rencontrées en trajet sont éparpillés tout au long du film. On croise par exemple le jeune Cory Cardero qui se présente lui-même face caméra à travers ces quelques mots : « J’aime la pêche, me promener , et collectionner des cactus. J’aime fabriquer des couteaux. » Les réalisateurs ne portent pas de jugement et se contentent de nous transmettre cette rencontre.

C’est justement grâce à cette simplicité que le film est beau. Baudelaire disait que « le génie c’est l’enfance retrouvée à volonté ». Les réalisateurs de Goodbye horses adoptent un regard neuf et curieux, et leur authenticité dévoile une vision du monde toute fraîche aux valeurs très modernes. Par exemple, on pourrait leur reprocher de ne faire que reprendre les codes du road trip à la Kerouac et d’être passéistes. Seulement, les jeunes hommes ne trichent pas et nous montrent le rôle d’internet et des réseaux sociaux dans leur voyage; ils ne rejettent pas les spécificités de leur époque mais montrent au contraire en quoi celle-ci est riche de potentialités. Le vieil homme au début du film a bien saisi l’élan qui les anime : « C’est un coup à faire parce que vous êtes branchés, cools, jeunes, ambitieux et instinctifs. »,  « il faut le croire, il faut le faire. Il faut pas vous dire « je pense à ça, ça… ». Suivez vos instincts ». J’utilise l’expression « génie de l’instinct » pour caractériser leur talent car ils pratiquent un art de l’immédiateté, ancré dans le présent.

 

L'art de saisir l'instant, photo de Théo Gosselin
L’art de saisir l’instant, photographie de Théo Gosselin

Ils ne cherchent pas à intellectualiser le monde mais l’abordent au contraire avec légèreté. Leur philosophie est très rabelaisienne : profiter du moment présent, des joies qu’il peut nous offrir, et extraire la beauté du quotidien. Ici, les images oscillent entre le documentaire et la photographie. Certaines scènes se focalisent sur des détails du paysage qui, à travers le prisme de l’objectif, deviennent des peintures magnifiques. Leur coup de génie est de révéler la beauté du monde sans le tourner en fiction ou l’idéaliser. Ils incarnent des valeurs vraies comme la liberté et l’amitié, et prouvent que la nouvelle génération n’est pas synonyme de dégénérescence. Leur voyage est comme une quête d’authenticité et d’aventure dans un monde où tout est encadré et codifié. Leur besoin de contact avec la nature est un leitmotiv du long-métrage, comme s’ils avaient besoin de se retrouver en se libérant l’esprit de toute opinion. Ce retour à la nature apparaît comme une condition de possibilité pour atteindre une inspiration originelle, chemin que les réalisateurs de Goodbye horses ont parcouru.

 

Retourner au naturel, photographie de Lucas Hauchard
Retourner au naturel, photographie de Lucas Hauchard

 

En définitive, Goodbye horses fait le joli portrait d’une jeunesse marquée par une énergie formidable mais aussi par une certaine mélancolie. Quand Théo dit « une déception amoureuse […] pour moi c’est le plus horrible car tu donnes tout à quelqu’un pour lui montrer que la vie elle est magnifique, et elle, dans ses actes, te prouve que t’as pas réussi… », cela semble être une leçon tirée directement du vécu. Le voyage, évènement qui participe positivement à la construction de soi, peut aussi être lu comme fuite et quête de sens. Le paquet mystère que les garçons transportent tout au long de leur périple est d’ailleurs symbolique de cette recherche inconsciente.

Finalement , le morceau Un baiser des grands espaces de Thibaut Lévêque qui figure dans l’excellente bande-son et clôture le film semble nous délivrer la clé : « En terre conquise on est des pions, de mauvais enfants. A chaque morsure sa solution : s’éloigner au vent ».

Manon Schaefle

 

 

L’interview de Lucas Hauchard

Lucas Hauchard, photographie de Théo Gosselin
Lucas Hauchard, photographie de Théo Gosselin

 

MXXI : Tu as une suivi une formation en audiovisuel, mais tu dirais que dans ton travail, tes œuvres, ce sont tes études qui t’ont formé ou autre chose ?

Lucas Hauchard : L’école c’est une chose. C’est un endroit génial pour apprendre les bases de la technique, gagner en rigueur dans son boulot etc. Mais je pense qu’il faut faire un équilibre avec l’autre école, celle de la vie. Celle qui nous apprend à faire des choix, avoir nos goûts.

J’ai appris à me servir d’outils à l’école, pour après les mettre en pratique dans ma vie. Au final, c’est comme si je disais qu’il fallait aller à l’école pour apprendre à tenir un stylo avant d’écrire, c’est la même idée.

Pour moi, l’école m’a appris à écrire avec de la lumière.

MXXI : Pourquoi ce voyage ? Qu’est-ce que vous vouliez vivre, puis montrer, voire prouver à travers votre film ?

L.H. : Les grands espaces, les gens, l’aventure, l’inconnu, l’amour…

Pourquoi les Etats Unis ? Sûrement par notre culture. On a grandi avec des films américains, et par exemple, quand on arrive à New York, chaque rue nous rappelle un film. C’était l’envie de traverser en vrai ces grands décors qu’on avait découvert par le cinéma, la musique, la littérature et la photo. On voulait voir comment c’était. Après, ce qui m’intéressait, c’était de filmer de l’intérieur un petit groupe de potes qui passe 12 500 miles dans un van. Les liens se créent, évoluent, les rapports changent. Et surtout, le contact avec l’essence d’un pays : ses habitants. Je crois que rien ne m’anime plus que de faire des rencontres.

Ça peut sembler un peu naïf, mais je crois qu’il y a toujours quelque chose de beau en chacun. Du moins, le cinéma permet de révéler la beauté de toute chose, de toute personne. Dans le film, j’essaie de rassembler une série de portraits totalement différents de ces Américains. À la fin, vous avez rencontré des ados paumés, un vieil allemand raciste, toute une paroisse, des gars tout simples, des gens passionnés, des gens sûrs d’eux, un type qui sort de 30ans de cabane, une indienne qui vend des bibelots au bord de la route etc.

Après, on avait aussi ce challenge: traverser un tiers du globe. On l’a fait. Maintenant il en reste encore deux tiers à explorer.

MXXI : Le plus essentiel pour toi, c’était le voyage, le film, ou bien les deux étaient indissociables? 

L.H. : Le voyage s’est vraiment construit autour du projet de film. On était une petite équipe et chacun avait son rôle. C’était Théo l’instigateur du projet. C’est lui qui a su trouver les bonnes personnes pour le concrétiser. Avant de partir, je ne connaissais presque que lui des quatre gars avec qui je partais à l’autre bout du monde. Emmanuel Rosario (photographe), c’était l’Américain qui savait bricoler le van, nous sortir de toutes les galères. Marvin Morrisse Maclean, c’était le graphiste fou qui a codé un site en une semaine pour héberger toute les photos et partager notre voyage instantanément. Cédric Jereb, Théo et moi avions tous trois acheté un DSLR (réflexe numérique filmant en HD) pour faire des photos et filmer tout le voyage.

Et ensemble , on a filmé notre aventure. Dans le film, ça se ressent un peu qui prend l’appareil à quel moment. On se posait beaucoup de questions avant de partir, on n’avait aucune idée de ce à quoi ressemblerait notre film. On voulait faire notre road movie, un truc sur aujourd’hui, imprégné de toute notre culture.

On voulait le faire et on est parti.

MXXI : Le rôle des réseaux sociaux et nouveaux moyens de communication est parfaitement assumé dans votre voyage. Nouvelle représentation de l’aventure? Qu’est ce que ça peut apporter ou au contraire retirer à ce périple?

L.H. : C’est un point hyper important du projet.

On avait un facebook et un site pour partager en direct les étapes de notre voyage. Mais on ne voulait pas que ça fasse touristes, que les gens nous voient comme une petite bande de prétentieux en vacances aux States disant “regardez comme on s’éclate”. L’idée, c’était de partager au maximum. Intégrer les gens à notre voyage. Le sixième passager, c’était l’objectif de l’appareil.

Du coup, oui, on a fait beaucoup de pauses dans les Starbucks Coffee pour squatter le wifi. L’autre rôle des réseaux, c’est qu’on a rencontré énormément de personnes. On postait un message annonçant chaque étape une journée ou deux à l’avance. Ça a plutôt bien marché, et avant d’arriver dans une ville, on avait déjà une liste de gens à rencontrer. On leur demandait de nous montrer leur ville telle qu’ils l’aiment. Pas les endroits touristiques, ou les trucs “à voir”, mais de nous montrer ce qu’ils aimaient chez eux. Et là, on découvrait des endroits magnifiques. On a vu des plages secrètes, des rivières, des forêts, des maisons magnifiques… On peut dire que, grâce à facebook, on a fait le tour des Etats-Unis.

Mais toutes les rencontres ne se sont pas faites ainsi. Beaucoup viennent aussi de déambulations dans la rue. J’allais un peu au hasard, à la rencontre des personnes qui m’intéressaient. Et puis sur la route, il y a eu énormément de pannes. Là aussi c’était l’occasion de belles rencontres. Un jour, on traversait le Tennessee, et à la tombée du jour on s’est arrêté au milieu de nulle part pour tourner un plan que j’avais vraiment en tête. La lumière était très belle, c’était le bon moment. Mais quand il a fallu repartir, impossible de faire démarrer le van. Le soleil se couchait, on n’avait pas de réseau. Sur le coup, on n’était pas rassuré.

Avec Emmanuel et Cédric, on a suivi une route pendant que les deux autres restaient au van. Un kilomètre plus loin, on est tombé comme par magie sur un garage. Le garagiste était à sa porte, en train de descendre son rideau métallique. On a passé la nuit-là, parmi ses vieilles caisses des années 50 qu’il retapait avec ses potes, à boire des Bud avec son fils. Ces gens étaient magnifiques. Ils vivaient dans un monde si éloigné de celui que nous connaissons. Jimmy a réparé le van toute la soirée, pendant que son fils, Red, nous montrait sa collection de cactus et les couteaux qu’il fabriquait à partir des métaux récupérés au garage. Le lendemain, le van n’était pas prêt, alors Red (son père l’appelait comme ça parce qu’il était roux) nous a appris à pêcher, nous a emmenés dans des grottes remplies de chauves-souris …

C’était une rencontre incroyable, et ça n’avait rien à voir avec l’Internet. C’était comme ça, le hasard de la vie.

MMXI : Ta représentation des Etats-Unis a-t-elle été transformée par ce road trip? Et quelle image voulais-tu en faire paraître?

L.H. : Bien sûr que ma vision en est changée. C’est difficile à formuler. Je me suis cassé la tête pendant un an sur le montage. Je voulais montrer que c’était beau et moche à la fois. Il y a des espaces gigantesques, sauvages, mais souvent, il y a une barrière qui nous empêche d’y accéder. C’est beau dans le film mais finalement certains détails sont plus impressionnants que le désert à couper le souffle. C’est un pays où l’argent est roi, et même en le sachant, on a du mal à s’y faire.

Mais à côté de ça, il y a des gens incroyables partout. Un soir à Austin, nous étions assis dans la rue, jouant un dernier morceau de guitare avant de dormir sous un pont. Une nana qui rentrait chez elle nous a parlé quelques minutes, puis nous a prêté son appartement. Elle nous y a conduit, nous a donné les clés et elle est partie dormir chez son mec. Le lendemain, on a refait les lits et tout rangé avant de déposer les clés dans la boîte aux lettres, et voilà. Et c’est un exemple parmi tant d’histoires semblables.

MXXI : Saviez-vous dès le départ ce qui se trouvait dans le colis mystérieux que vous avez transporté d’un bout à l’autre du pays?

L.H. : Pas du tout. À la base, le projet s’appelait “A precious gift”. L’idée était partie d’un artiste et ancien professeur de Théo et Cédric, Rafael Mahdavi. Il avait grandi en Californie, jusqu’à l’âge de 20ans,avant qu’il ne reçoive la lettre de Nixon l’envoyant faire la guerre au Vietnam. Il a fui en Europe et n’a jamais retrouvé sa vie d’avant. Nous voulions donc qu’il prépare un petit paquet que nous donnerions à quelqu’un qui lui était cher et qu’il n’avait pas revu depuis ses 20ans. Après un weekend chez lui à discuter de tout, il nous a dit de faire un film sur nous et non sur lui, car lui faisait partie du passé. Une semaine après, alors que nous prenions notre avion, Théo nous dit “c’est bon les gars, Rafael m’a donné un paquet”. Il ne nous restait plus qu’à le livrer.

MXXI : Capturer des images par la photo ou la vidéo , ça signifie quoi pour toi ?

L.H. : Pour moi, c’est ralentir, ou même arrêter le temps pour montrer la beauté de chaque instant, de chaque chose de nous vivons, et qui parfois passent au travers de notre attention dans la course de notre vie. Et c’est aussi un moyen de donner un sens à ma vie. Avec la vidéo, je transforme ma vie en film, mes amis en héros. Alors qu’en fait, il ne se passe rien d’extraordinaire, du moins, rien que personne ne pourrait faire.

 

Dans un monde pas toujours joyeux, où une grande partie de notre génération se perd , je pense que c’est important. Je ne dis pas que je veux changer le monde avec des vidéos. Mais déjà apporter quelque chose de bon à une personne, juste une, c’est déjà la plus belle chose que je puisse faire de ma vie.

MXXI : Dans votre film , il y a de nombreuses choses qui évoquent des périodes passées (le road trip à la Kerouac , l’Amérique des vieux bistrots et des fans d’Elvis Presley …). Pourtant , il est aussi en phase avec son époque et caractérise bien la modernité. Pour ta part , tu te sens plutôt proche du passé , du présent ou de l’avenir ?

L.H. : Un peu les trois à la fois. Je m’intéresse à beaucoup de choses, toutes époques confondues. Je pense que ce qui nous forme aussi c’est notre curiosité, notre culture. Il ne me semble pas bon de se contenter que d’une époque. Ce qui fait l’histoire de l’humanité, c’est un flux ininterrompu d’histoires d’hommes. Mais c’est vrai que dans mon travail, je m’intéresse à la jeunesse, et je veux la montrer avec toute la splendeur qu’elle a.

MXXI : Peux-tu nous parler en quelques mots du collectif Blood brother shelter ?

L.H. : L’idée était de s’associer avec les différents copains de la bande pour continuer à travailler ensemble, de façon de plus en plus sérieuse. Chacun apporte ses capacités, et ensemble nous pouvons monter de bons projets. Nous sommes une équipe de photographe, vidéaste, musicien, graphiste etc.

“Together we’re stronger”

MXXI : Et si je te dis « génie » , toi tu penses à quoi /à qui ?

L.H. : Pour moi, il y a deux sortes de génies. Il y a ceux qui sortent de l’histoire, ceux qui sont morts et/ou que je ne connaîtrai jamais. Ceux qui, en créant, m’ont coupé le souffle. Ceux qui me font penser qu’il existe de grands hommes, capables de grandes choses. De là, la liste est longue, ça va de Kubrick aux Black Angels en passant par Isidore Ducasse, c’est Robert Frank, c’est Homère, c’est Herzog, Alan Moore, Gareth Edwards, c’est Jack London, Georges Lucas, M. Antonioni, Ryan McGinley, Coppola, Philip Glass…

Et puis, les autres génies, pour moi, ce sont mes amis.

Spread the love !
  •  
  •  
  •   
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
More from Manon Schaefle

Les Nuits Secrètes : le festival des premières fois

Le week-end du 29, 30 et 31 Juillet avait lieu la 15ème...
En savoir plus

1 Commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *