« From Paris to… » : Rencontre avec Floriane Fosso

FLORIANE FOSSO

Manifesto XXI – Tu as une formation en commerce. Comment arrives-tu à gérer les aspects de création et de développement de la marque ?

Floriane Fosso : J’ai complété ma formation en design avec des cours par correspondance, une formation en alternance à la Central Saint Martins ainsi que des expériences en stylisme notamment auprès de Michael Kors à New York.

C’est quelque chose que j’ai toujours eu en moi. Ma maman cousait quand j’étais petite et s’intéressait à la mode, c’est une femme qui a toujours été très élégante. Aussi, quand on allait au Cameroun en famille, mes parents m’ont montré les marchés de tissus typiques, j’adorais ça, toutes ces couleurs, j’ai commencé à les collectionner. Et puis avec mes différentes expériences post-diplôme, chez Chanel, en consulting par exemple, j’ai pu avoir un bon aperçu des différentes exigences d’une maison de mode.

Manifesto XXI – Tu ne présentes qu’une collection par an pour le moment, comment gères-tu ton calendrier ?

Floriane Fosso : Je commercialise deux saisons par an qui sont printemps-été et automne-hiver que je présente lors d’un seul défilé une fois par an. J’aime les présenter comme l’aboutissement d’une année, l’expérience « From Paris to », comme un tableau global. Là, je travaille sur la collection printemps-été 2017. C’est moi qui décide du thème, je fais tous les achats de tissus, toutes les silhouettes, des coupes, les croquis. Ensuite, je travaille avec des modélistes pour le patronage. En dernier lieu, j’envoie le patronage à la couturière et quand on est en production, à l’atelier. Voilà la chaîne de développement produit. Depuis une saison, je me suis entourée d’une équipe sinon je ne m’en sortirais pas toute seule.

Moodboard SS 2017
Moodboard SS16

Manifesto XXI – Travailles-tu tout le temps avec les mêmes personnes ?

Floriane Fosso : Cela dépend. Pour l’instant je travaille avec des indépendants donc parfois je ne retrouve pas les mêmes équipes. Globalement, le noyau dur reste le même. Il faut savoir qu’en France, il n’y a plus grand monde dans le secteur, donc quand tu trouves des personnes qui d’une, travaillent bien et de deux, travaillent vite et ce, sérieusement et à un prix raisonnable, cela fait de bonnes alliances. Après, en direction artistique, il n’y a que moi et c’est quelque chose que j’ai du mal à déléguer. J’ai essayé une fois de le faire mais je trouve que ça ne marche pas très bien, ce n’est pas très efficace. À mon niveau, je veux vraiment que les collections me ressemblent, soient authentiques, soient fidèles à l’idée de départ. Je ne suis pas là pour poser seulement un label et faire de l’argent à la chaîne. C’est vraiment compliqué de bien traduire l’idée que l’on a dans la tête.

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Manifesto XXI – Justement, en créant cette marque, avais-tu envie de toucher des femmes comme toi qui naviguent entre deux (ou plusieurs) cultures ? Elles sont comment les femmes From Paris to… ?

Floriane Fosso : J’ai essayé de la conceptualiser, je l’ai appelée la « From Paris to… Girl ». Pour moi la Parisienne d’aujourd’hui n’est plus cantonnée à Saint-Germain, au 1er… À ces images de la Parisienne dans le centre de Paris qu’on exporte. D’abord, la Parisienne est multiculturelle. Si ce n’est pas de par ses origines, c’est de par sa curiosité, elle a envie de voyager. Aujourd’hui, elle est dans l’expérience de cultures différentes. Elle préfère même dépenser un peu moins en fringues et s’offrir un voyage. C’est une Parisienne curieuse, ouverte. C’est pour ça qu’Instagram est aussi populaire en France : cela permet de voyager par l’image. Au début, je pensais que mon cœur de cible serait assez jeune, mais mes clients ont surtout entre 30 et 40 ans. Outre le pouvoir d’achat, les choses évoluent et ne sont plus figées.

J’étais peut-être un peu déconnectée, parce que dans ma stratégie média et surtout Instagram, ma marque était quelque chose de jeune. Mais en fait, pas seulement : j’ai eu une cliente de 65 ans environ qui un jour m’a dit « Ah je vous ai vue sur Instagram… » (rires). Le cœur de cible est une Parisienne cosmopolite, connectée et quel que soit l’âge. Et qui a envie d’autre chose que ce style trop parisien justement, qui a envie de retrouver des imprimés.

Manifesto XXI – Ta marque fait la part belle aux tissus du monde, à des savoir-faire uniques. Quel est pour toi le bon mix pour allier tradition et modernité ?

Floriane Fosso : La modernité va être dans la coupe, dans le patron. La tradition est présente à l’atelier : ce sont des pièces fabriquées à la main. Néanmoins, la marque se veut moderne, dynamique, éthique et up-cycling. C’est ça la modernité à mon sens : on ne peut plus avancer dans la mode avec le système fast fashion, c’est même être anti-moderne et rester bloqués dans les années 90-00’s. C’est mon approche marketing aussi, cela ne m’intéresse pas de faire des pièces qui vont juste être exposées. « Il n’y a pas de mode si elle ne descend pas dans la rue », alors j’ai relevé le challenge. Cela ne m’intéresse pas de créer une tenue qui va être portée une fois et laissée dans un placard.

Sacs Loumi, caramel et noir SS 16-17
Sacs Loumi, caramel et noir SS16

Manifesto XXI – Tu parles de voyage. Quel genre de voyages tu imagines pour tes tenues ? Quel mode de transport, hébergement… ? Farniente ou plus sac à dos ?

Floriane Fosso : C’est le côté très personnel de mes créations, cela dépend de mes voyages. Et en ce moment, ce n’est pas trop des ambiances plage parce que je n’ai pas le temps de partir en vacances (rires). Mais en général, dans un voyage professionnel j’essaie toujours de faire un peu de scooting pour deviner quel est le style ambiant. Pour le printemps-été 2016 on a eu Ibiza, Marrakech donc des destinations plutôt festives. Au mois d’août, je pars au Vietnam, donc ce sera l’inspiration pour 2017. J’ai eu un coup de cœur pour le pays via Google et j’ai fait un travail de prospection en amont. Avec une banque d’images, des histoires… Il y aura toujours des destinations que je reprendrai comme Yaoundé et New York parce que j’y ai vécu. Le côté africain reviendra parce que ce sont mes racines.

Sacs Loumi SS 16-17
Sacs Loumi SS16

Manifesto XXI – Tu nous parles de tes racines camerounaises, dernièrement on a parlé d’appropriation culturelle. Comment évite-t-on le côté carte postale quand on veut composer avec une culture qui n’est pas la sienne ? Comment évite-t-on l’appropriation culturelle selon toi ?

Floriane Fosso : C’est la grosse question du jour. Cela pourrait faire un sujet de dissert à Sciences Po ! (rires)

Manifesto XXI – Ah oui, mais on aime bien parler de la mode comme ça, de façon un peu plus politique…

Floriane Fosso : En fait, dans cette question-là il y a plusieurs présupposés. Un présupposé négatif, et c’est légitime et bien de challenger un petit peu mais je trouve qu’il faut faire attention dans les deux extrêmes.

Pour le côté carte postale, moi par exemple je vais m’inspirer du Vietnam, je vais promouvoir la culture locale, aller sur place, me renseigner… Si parler d’un pays se fait en ces termes, alors c’est génial. Souvent je fais de l’achat de finitions, de perles sur place pour les intégrer sur mes tenues. Donc je participe au développement du pays.

Là où ça devient dangereux, et d’ailleurs je le vois quand je vais au marché de l’artisanat à Yaoundé, c’est quand vous avez des marques assez méprisables qui vont en Afrique et qui prennent en photo des tissages traditionnels pour en faire produire des copies en masse en Chine. Alors qu’ils pourraient le faire faire en Afrique. Là il y a appropriation, néo-colonialisme… Pour faire le parallèle avec le green washing, on pourrait parler ici d’Afrique washing.

En revanche si par carte postale, on entend promotion et respect, avec participation à la vie locale, alors moi c’est ça que j’ai envie de faire. Pour un tissage que j’adore, originaire du Nord du Cameroun, j’ai passé une commande et je vais le présenter à mon défilé de l’année prochaine.

À l’origine, le multiculturalisme est arrivé dans la mode avec Saint Laurent et Alaïa : ces créateurs avaient tout compris. Ils ont fait venir des mannequins afro… et c’est ce qu’il faut faire, revenir à la source, que ce ne soit plus qu’un argument marketing. On prend ce qui nous arrange et boum ! On en fait une collection. C’est très dangereux.

Votre question m’a fait un peu sourire, parce que c’est en partie pour cela que j’ai lancé ma marque : beaucoup de choses me dérangeaient. Que ce soit d’un point de vue éthique ou encore écologique. J’ai fait une étude là-dessus, sur le luxe durable. Et ma thèse c’était ça, que le luxe durable c’est une répétition car le luxe doit par essence être durable. Donc logiquement, c’est retourner à l’essence du luxe. Le luxe est censé perdurer, pas faire du fast fashion de masse en Asie. Et là encore, parfois il y a des raccourcis. Il ne faut pas oublier que c’est en Chine, qu’est né le luxe. C’est un pays qui a beaucoup de potentiel.

Sac Loumi blanc
Sac Loumi gris

Manifesto XXI – Toi qui voyages beaucoup, qui vois comment les entreprises de mode éco-responsables évoluent, on en est où à Paris ? C’est un handicap de travailler ici ?

Floriane Fosso : (petite pause) Alors, sujet sensible… on est en retard ! L’Allemagne, le Canada, les États-Unis, même l’Italie… En France on est très conservateurs. C’est encore un sujet passionnant ! On est en retard pour plusieurs raisons je pense. Première chose, on est corrompus par l’idée qu’on n’a pas le choix parce que le contexte socio-économique est difficile. Quand on veut acheter du Made in France il faut savoir que ça a un coût. Je ne peux pas blâmer le consommateur, la situation en France est quand même très difficile. Il n’y a qu’une petite partie de la population qui a beaucoup de moyens. L’autre grande partie de la France souffre aujourd’hui. Donc c’est difficile d’arriver avec ce concept innovant et de dire : « Attention il faut acheter comme si comme ça… ».

Il faudrait éduquer le consommateur qui pense qu’acheter un tee-shirt à 9€ c’est normal. Il faut dire ce qui est, quand c’est à ce prix-là, c’est un bout de tissu fait avec des produits toxiques par des enfants en Inde. Ou en tout cas fait dans des conditions déplorables. Ensuite, il faut donner plus de possibilités aux entreprises. Aujourd’hui, faire du « Made in France » c’est presque une passion. C’est très dur, surtout au début. Il faut remettre les choses en perspective, ça change petit à petit mais ailleurs, comme à New York, c’est un état d’esprit. Ce que je fais avec la récupération de tissus, d’autres marques le font aux États-Unis et c’est un carton. Certaines marques l’ont fait en France et c’était mal vu au début, pas glamour. Mais les choses évoluent, des initiatives ont apporté du renouveau comme Vestiaire Collective par exemple, qui a amené cette idée que l’on pouvait faire du nouveau avec de l’ancien.

Manifesto XXI – Parmi toutes les difficultés que l’on rencontre quand on lance sa griffe, selon toi, quelle est la plus significative pour les jeunes entrepreneurs de la mode aujourd’hui ?

Floriane Fosso : Finalement, ce n’est pas une question d’argent ni le coût des choses en tant que telles. C’est plutôt un état d’esprit, une atmosphère. Ici, on va avoir du mal à faire confiance aux entrepreneurs. Donc, tous milieux confondus, c’est plus difficile qu’aux États-Unis où il y a un vrai esprit d’entrepreneuriat. Quand vous avez ces difficultés, en plus des coûts de production en France, ça peut créer une espèce de cercle vicieux ! Après, moi je suis très contente car la production locale est réactive, mon business tient. Quand vous exportez une image de qualité, produire en France a un poids énorme, cela a une grande valeur quand vous êtes à l’étranger et c’est pourquoi il faut se battre pour le garder.

Sac Loumi + Robe Bustier MT close up
Sac Loumi + Robe Bustier MT close up

Manifesto XXI – Selon toi, quel est l’air du temps aujourd’hui ? Comment expliques-tu cette envie de personnalisation des produits grandissante de la part du consommateur ? 

Floriane Fosso : Authenticité. Toutes les histoires de réussite que j’admire sont celles de gens ayant parié sur l’authenticité. Les générations Y, Z sont dures à cerner pour les marketers car il faut le dire, ce sont les générations du zapping. Attention, c’est une grosse généralité chaque milieu social égal par ailleurs… On n’a pas de comptes à rendre, « on s’en fout », on a envie de faire notre vie, notre projet et de donner un sens à sa vie. Je crois que c’est ça l’air du temps. Même si le climat est plus dur, il n’y a jamais eu autant de créations d’entreprises parce que les gens ont envie de faire ce qui les passionne. Justement, les gens se disent « si c’est dur, je n’ai pas de temps à gaspiller ».

La première boutique permanente From Paris to… ouvrira mi-octobre. Affaire à suivre !

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