French Touch : la relève électro

A Rave
A Rave

« Second Summer of love » : l’âge d’or de l’électro anglo-saxonne

C’est l’Angleterre des années 80 qui voit naître les premières raves parties, et avec elles le mouvement électro underground qui s’impose dès le départ comme une contre-culture. Les raves brisent les normes de l’époque: au-delà de la dimension festive, elles traduisent une contestation du système et des valeurs mercantiles véhiculées par la société de consommation. Mais ce n’est pas une génération désenchantée qui découvre le mouvement électro: celle-ci est au contraire pleine d’espoir et d’ambitions. Le mouvement électro est alors un petit monde à part. Les membres sont unis par des idéaux utopiques, une envie de changer les choses, le tout autour de sons jamais entendus auparavant. La tendance est marginale, au point que les radios refusent de diffuser cette musique. Les raves s’organisent dans la clandestinité, elles sont illégales, ce qui bien évidemment les rend encore plus attirantes.

Mais c’est le « Second Summer of Love » des étés 88 et 89 qui marque réellement l’essor du mouvement électro. Cet événement qui déclenche l’hystérie des foules est un tournant décisif : Margaret Thatcher, la 1er ministre britannique prend des mesures « anti-techno » et interdit les raves. Paradoxalement, cette décision sans appel entraine l’explosion du mouvement qui devient plus que jamais hors-norme et contestataire. Les raves anglaises continuent d’exister dans la plus stricte clandestinité avec des sounds systems itinérants, tel que le Avon Free Festival de 92. Et surtout, cette vague électro se diffuse dès lors outre-manche.

 « We give a French touch to House Music »

« We give a french touch to house »

On ne le sait pas encore, mais cet exil du début des années 90 va marquer l’âge d’or de la musique électronique française. Eric Morand – fondateur du label F Communications – écrit sur son blouson dès 1994 : « We give a French Touch to House Music ». L’expression est rapidement reprise et popularisée par la presse britannique : l’hégémonie de la culture pop anglo-saxonne prend fin, la French Touch est née. Le mouvement est au départ marginal en France, mais l’album « Boulevard » de St Germain en 1995 – encensé par la presse britannique – change la donne. La France commence enfin à reconnaître le talent de ses propres artistes. Deux ans plus tard, « Homework » des Daft Punk fait un carton à l’international, suivi par « Music Sounds Better With You » de Stardust. La French Touch acquiert vite une notoriété mondiale. Preuve en est, on ne présente plus Etienne de Crecy, Laurent Garnier, Alex Gopher, Cassius ou Vitalic. Les artistes français réussissent le tour de force de se démarquer des origines anglo-saxonnes : le mouvement électro va renaître via la French Touch, qui pour la première fois, mêle la musique aux arts graphiques.

Musique et Graphisme

Dès le milieu des années 90, l’électro française et le graphisme fusionnent. Ces artistes sont unis par la passion de la musique mais surtout par un même refus du système : les DJ rejettent les grosses maisons de disque et luttent pour préserver leurs labels indépendants, tandis que les graphistes critiquent le formalisme figé qui leur est imposé et tentent d’échapper aux agences de publicité. La collaboration entre les deux semble alors naturelle et profitable des deux côtés. Les graphistes s’expriment à travers les pochettes de disques et les flyers. Ils ont carte blanche et profitent de la notoriété des musiciens pour se faire connaître. Les musiciens, quant à eux, ont l’occasion de renforcer leur identité en créant autour de leur musique un univers visuel, un monde à part entière qui va très vite devenir la marque de fabrique de la French Touch et participer à son succès.

 L’emblème de cette collaboration entre musique et graphisme est sans doute la pochette de l’album d’Etienne de Crecy « Super discount » réalisée en 1997 par H5, un collectif de graphistes français. Cette pochette est une référence directe à la société de consommation en parodiant les affiches de soldes de la grande distribution. De nombreux autres duo se forment : Alexandre Courtès et Cassius, Tom Kan et le label Pro-Zack Trax… Les clips ne sont pas non plus en reste à cette époque où le numérique explose, réalisés par de prestigieux réalisateurs tels que Michel Gondry ou Spike Jonze.

A travers la French Touch, l’électro renaît donc dans une collaboration artistique inédite qui est un réel succès. Renouveaux musical, numérique et graphique se conjuguent pour hisser la musique électronique au sommet. Mais au début des années 2000 le mouvement commence à s’essouffler. La French Touch s’est « institutionnalisée » et ses artistes tournent désormais dans les plus grands clubs internationaux. Cela pousse une partie du mouvement à faire sécession et à se tourner vers une musique électro qui revient à ses sources anglo-saxonnes : un mouvement davantage militant et underground, à base de free-parties et de techno.

French Touch 2.0 : la relève ?

Qu’en est-il alors de la French Touch ? Est-ce devenu une expression vide de sens et un peu fourre-tout ? Ou peut-on réellement parler d’une « French Touch 2.0 », qui serait l’héritière de la French Touch des années 90 ? Le fait est qu’une armée de nouveaux artistes a bel et bien su prendre la relève de la tendance originelle, surtout à travers la création de labels indépendants. Les trois références en la matière sont incontestablement Ed Banger, Kitsuné et Citizen Records.  Le premier est le meilleur exemple de cette nouvelle French Touch. Créé en 2003 par Pedro Winter, ancien manager de Daft Punk et DJ sous le nom de Busy P, Ed Banger décolle réellement en 2007 avec le succès du duo Justice. Ces nombreux artistes sont très représentatifs de cette nouvelle génération de musiciens électro français connus à l’international : Mr Oizo, DJ Mehdi, SebastiAn, Breakbot, Mr Flash… Et plus encore, Ed Banger perpétue la tradition de la collaboration artistique : il laisse une grande place au graphisme, avec So Me à la direction artistique qui gère le design du label et réalise les clips de la plupart des membres du collectif. Pedro Winter s’est quant à lui appliqué à créer tout un univers autour de son label qui ressemble à une grande famille. Cet état d’esprit transparaît parfaitement dans le livre de So Me « Travail, famille, party » qui en 400 photos raconte leur histoire.

Photo extraire de www.franceinter.fr  Ed Banger- Photo de famille
Photo extraire de www.franceinter.fr Ed Banger- Photo de famille

Aujourd’hui cette nouvelle génération d’artistes est toujours aussi active, et les anciens (Etienne de Crecy, Alex Courtès) sont là pour les soutenir. L’électro a ainsi su renaître et se réinventer au fil du temps. L’âge d’or des raves anglo-saxonnes est certes dépassé, mais la French Touch 2.0 existe bel et bien, et on n’a pas fini d’en entendre parler.

 Lucie Brisoux

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