Frantz : les mensonges du bonheur

source : AlloCiné

« Le mensonge adoucit les mœurs » à en écouter Georges de Porto-Riche. Il n’efface néanmoins pas la peine et les remords lors de la perte d’un être cher, qu’il soit votre ami, fils ou mari. Mais quand cette peine est nationale, c’est tout un pays qu’il faut relever, lacéré des horreurs du passé. C’est dans cette ambiance d’une Allemagne épuisée, endeuillée et humiliée par la « Der des Ders » que s’ouvre Frantz, le dernier film de François Ozon, inspiré librement de Broken Lullaby d’Ernst Lubitsch (inspiré lui-même d’une pièce de Maurice Rostand, le fils d’Edmond), drame en deux langues et deux parties exposant la situation psychologique post-Première Guerre mondiale de chaque côté du Rhin.

Frantz - Manifesto21
source : CinéStarsNews.com

Dommages collatéraux : histoire d’une situation psychologique post-conflit

Un premier plan évocateur d’une nature colorée observant le paysage d’une ville germanique endeuillée. Une ville et un sentiment que le réalisateur décide de signifier en noir et blanc, comme un accent de tristesse mais aussi d’histoire. Comme ces mille et une photographies d’une autre époque que l’on n’a jamais contemplées que de cette façon, fixant des larmes figées pour l’éternité. Dans ce triste mélange, nous y découvrons les conséquences de « la responsabilité des pères » : des enfants disparus dont les parents ne se remettront jamais vraiment, des veuves fidèles revêtant inlassablement leur habit de tristesse, des gueules cassées… Et surtout une haine, une rage à tous les niveaux contre ceux qui ont tué leurs fils. « Tous les Français sont autant de personnes qui ont tué mon fils », fustigera d’ailleurs un père allemand quand de l’autre côté du Rhin retentit une Marseillaise glaciale en l’honneur des disparus. Et pourtant, dans cette plaie ouverte, comme enjoint de façon sempiternelle : « Il faut vivre ». Vivre ou revivre, essayer d’oublier son passé ou pour d’autres, le révéler et l’exorciser pour toujours. Tel est le souhait de ce jeune Français (Pierre Niney) rongé par le tourment et souhaitant rencontrer la famille Hoffmeister au sujet de leur fils, présumé mort au combat. Rencontrer l’ennemi redevenu ami pourtant si diabolisé en quatre longues années. Affronter un père francophobe (Ernst Stötzner) et une mère aimante (Marie Gruber). Affronter surtout une fiancée éplorée (Paula Beer).

Frantz - Manifesto21
source : AlloCiné

Rebondissement : mensonges d’une histoire, mensonge d’un protagoniste

Frantz, c’est surtout un film aux nombreux rebondissements. Laissant évoluer un Français s’embourbant dans le mensonge en supposant à la famille allemande une « amitié » avec le disparu, dont tout porte à croire qu’elle n’est autre qu’une relation amoureuse homosexuelle, le film dépeint alors la complicité et l’investissement futur d’une femme dans le postiche pour soulager d’une part un « garçon fragile » et redonner d’autre part une once de bonheur à des parents en recherche d’un salut pour leur fils. Et c’est cette série de mensonges qui va mettre en lumière le vrai personnage principal du film, la jeune Anna. Car ne vous y méprenez pas, Frantz est bel et bien un film à la gloire des femmes restées à l’arrière, attendant le retour du héros qui souvent ne reviendra jamais et qui décident de ne pas continuer d’exister dans la disparition de leur aimé mort au combat mais bien de recommencer à vivre. Et c’est à travers son rôle pivot entre la France et l’Allemagne que le film va continuer à se développer, en faisant de cette dernière une femme de plus en plus forte et conquérante mais encore contrainte par son amour naissant et repentant pour Adrien et son rôle de bru vis-à-vis de ses beaux-parents, situation qui connaîtra encore quelques péripéties. Ce n’est qu’à la fin, délestée de tous poids qu’Anna, forgée par tant d’épreuves, apparaîtra victorieuse et libre, prête à ne plus subir l’ombre d’un mari, les attentes d’une famille ou l’amour impossible d’un amant pour trouver un nouveau sens choisi à sa vie en contemplant métaphoriquement, dans une scène finale, les cendres de son passé.

Frantz - Manifesto21
source : AlloCiné

Un film lumineux

Il est beau de voir que même dans cette accalmie étouffante où s’étalent des meurtrissures lancinantes et des prémices inquiétantes, apparaissent des moments de bonheur et d’oublis d’autant plus beaux qu’ils sont rares. Des instants volés où le noir et blanc, d’une photographie incroyablement lumineuse, se redore de couleurs chatoyantes le temps d’un discours, d’un morceau, d’un tableau. Et si la paix et l’amour pouvaient venir d’outre-frontière ? Dans un film d’une douce poésie, François Ozon, en faisant état de deux nations entre passé et avenir, nous expose et magnifie l’empathie et l’évolution de l’humain face à l’irréparable. Entre douleur et peine, dans des retournements de situations incessants dessinant lâcheté, amour, illusions perdues et refuge dans la fiction, Frantz est un hymne au renouveau.

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=8g7HgkWTzyE]

La bande-annonce

Spread the love !
  •  
  •  
  •   
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
More from Morgan Saint-Jalmes

Relève : les étoiles du paradis Garnier

« Dans la danse, c’est toutes les sensations : sensations d’espace, sensations...
En savoir plus

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *