Le fou habite et le génie engendre

Le fou est celui qui habite une cabane. Dans la cabane, il engendre, devient génial.

Le mot « folie » est lui-même un mot fou, une altération de feuille, qui a donné fol. La feuille, ou le feuillage, est l’élément de construction d’une cabane jugée extravagante. La folie est une petite maison de plaisance. De complaisance avec soi-même ? La cabane est un lieu d’infusion de l’esprit normal pour qu’il devienne génie et donne naissance à une œuvre. Une résidence extrême du corps et de la pensée. C’est Sylvain Tesson et sa cabane dans les forêts de Sibérie.

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Je suis convaincu que la clé du « génie » réside dans le mot grec γίγνομαι – gignomai – : naître, faire naître. Faire en sorte que cela ait lieu : devenir du non-être à l’être. Le génie est d’abord ancré dans sa dimension ontologique. Qu’il se révèle artistique, philosophique, ou scientifique importe peu. Le genius latin – le démon tutélaire qui préside à la destinée d’un homme ou d’un lieu, comme dans l’expression « le génie des lieux » – nous embrouille. Il nous embrouille dans son lien à l’idée d’engendrer : est-ce le démon qui nous engendre ou nous qui engendrons un démon ? Il faut croire, en fait, que cette histoire de démon, c’est une invention méthodologique de notre esprit. C’est ce que nous faisons entrer dans notre cabane pour provoquer un conflit fertile. C’est Descartes, dans la chaumière intérieure de ses six Méditations métaphysiques, qui invente l’hypothèse du malin génie, tout comme il invoque la folie en tant qu’exercice du doute radical. Idée géniale : si certains fous ne savent pas qu’ils sont fous, comment puis-je être sûr de ne pas être fou puisque, ne me pensant pas fou, je me trouve dans la même situation mentale que ces fous ? C’est Martin Scorsese et Shutter Island. Aussi, c’est Oliver Sacks et la réponse du malade dans L’Éveil : j’en suis sûr parce que je dialogue avec autrui. Donc : il faut entrer dans la folie pour en sortir. C’est vrai, dans nos méditations solitaires, il nous arrive de perdre pied, d’avoir l’impression de ne plus être dans le réel. Mais quand je discute avec autrui, j’ai de nouveau les pieds sur terre. On ne fait jamais le rêve d’une longue discussion avec autrui, longue et cohérente.

Naître et donner naissance : tout le monde peut le faire. Donc, être génial, c’est naître ou donner naissance à une réalité, certes nouvelle, mais surtout inattendue. Et donc qui choque l’esprit, l’œil, l’oreille. Mais, d’un autre côté, tout le monde peut choquer. Donc il ne suffit de créer une nouveauté, inattendue et choquante, pour être génial. Que faut-il pour être génial ? En passer par la folie, entrer dans sa cabane extravagante et intérieure pour expérimenter un possible génie. As-tu fais l’expérience volontaire de la folie dont on revient, une œuvre à la main, que tu remets aux hommes ? C’est Hendrix : R U experienced ? Cette folie est un désordre. Un dés-ordre. C’est Bergson et l’idée de son Évolution créatrice : le désordre est un ordre différent de l’ordre recherché ou auquel nous sommes habitués. Le désordre, un ordre que nous ne cherchons pas ou que nous ne souhaitons pas. Le génie consiste à faire quelque chose d’inattendu de ce désordre.

La folie elle-même pouvant être criminelle, l’intérêt de l’art est d’en proposer une représentation qui, elle, ne le soit pas, ni dans son personnage ni dans son œuvre. C’est The Stranglers et La folie, représentation du crime odieux que nous voulons expliquer. C’est Dali et son personnage exubérant qui avoue de lui-même « Je suis fou (…) » et, par cet aveu, nous laisse encore plus dans l’expectative. Le génie du personnage, lui, est cette folie qui nous met encore dans le doute : mais il est vraiment fou ? C’est Philippe Katerine : il est comme ça, dans la vie ? C’est Jack Nicholson : il fait peur, il a vraiment un grain ?

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The Stranglers

Le génie de la folie est un transfert. Une catharsis ? Peut-être aussi, mais en ce cas, il faut accepter un présupposé : le génie serait un criminel en puissance, liquidant par l’art – ou la philosophie ! – son complexe. Mais un transfert est une manière d’entrer dans la folie de l’autre. C’est Homère et la stratégie d’Ulysse demandant à ses compagnons de l’attacher au mat du navire, en vue d’une folie sans nom. Le cas de La folie des Stranglers, dans l’album du même nom, est intéressant. C’est l’histoire de cet étudiant japonais qui, en 1981, tue, découpe et mange partiellement une jeune fille. The Stranglers, dans un texte en français, tentent de pénétrer la cabane du fou pour en tirer un discours inédit, à la syntaxe et au vocabulaire incertains, à la prononciation ambiguë. Une musique, un slow étrange sur lequel, pendant les premières mesures, on aurait envie de dire à une fille « tu danses ? », avec des intentions classiques. Mais, après quelques mots du chanteur à la voix très bizarre, on perd toute envie d’emballer…

« Il était une fois un étudiant
Qui voulait fort, comme en littérature
Sa copine, elle était si douce
Qu’il pouvait presque, en la mangeant
Rejeter tous les vices »

Donc, pour être génial, il faut s’isoler dans une cabane et faire entrer un petit gnome dans sa tête. Vu de l’extérieur, il faut être chtarbé. Et comme l’a dit l’une de mes élèves « Descartes a dû être bercé trop près du mur ». Le génie de la folie, c’est de la dire, pas d’être fou. Car le vrai fou n’est pas génial. C’est Érasme, toute la rationalité équivoque de son Éloge de la folie, éloge du sain sur la folie, éloge par la folie… d’elle-même.

« Parce que j’ai la folie, oui, j’ai la folie, oui, c’est la folie. »

Francis Métivier

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