Focus sur la nébuleuse balte

La Daugava aux couleurs d'automne, traversant Riga

Tout au nord de l’Europe, le long de la mer Baltique se bousculent trois minuscules contrées. Laborieux est-il de les nommer, impossible se révèle-t-il de déterminer leurs capitales respectives et impensable est-il d’en faire une brève description. Souvent oubliés, longtemps dominés et opprimés, les pays baltes nous apparaissent comme les inconnus de l’Est. Ces derniers m’ont donné une mission : celle de devoir parler d’eux, de leur offrir la revanche qu’ils n’ont pas encore obtenue.

1- Les pays baltes, trois entités différenciées.

Premièrement, derrière la notion de pays baltes se cachent l’Estonie, le plus au nord. Sa capitale pleine de relief, Tallinn, abrite un passé médiéval bien dissimulé. Du haut de la ville se dessine son histoire : la vieille ville entourée des remparts a laissé pousser à l’extérieur un quartier plus moderne. L’éclosion des quartiers modernes à côté de l’ancienne ville s’est généralisée dans les deux autres capitales, symbole d’un renouveau, d’une entrée dans le monde moderne européen.

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Tallinn intramuros

Quant à Riga, capitale de la Lettonie, elle apparaît plus géométrique et dévoile de grands bâtiments aux pieds desquels coule une rivière. Contrairement aux deux autres villes, la cité recèle en son sein de grandes places à forte vocation culturelle.

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Exposition photographique dans le centre de Riga

Du côté de la capitale lituanienne, Vilnius, les ambiances des bars et cafés évoluent au fur et à mesure qu’on foule les pavés des ruelles. À proximité de la vieille ville s’est établi un quartier des artistes, nommé Užupio. Cette partie de la ville se revendique telle une République indépendante, avec sa propre constitution, dans laquelle est stipulé que « le chat a le droit de ne pas aimer son maître mais doit le soutenir dans les moments difficiles » ou encore que « l’Homme a le droit de ne pas être aimé, mais pas nécessairement ».

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Ruelle de Vilnius

 

2- Les Lituaniens, ces êtres si calmes.

En marchant dans les rues de Vilnius, un constat m’a frappée : suis-je donc la seule ici à faire du bruit en marchant ? Les Lituaniens, eux, ne font pas de bruit, ne crient pas, parlent bas. Nous sommes loin de l’agitation des villes françaises où les cris se heurtent en permanence aux pleurs d’enfants. Et ça fait du bien !

3- Les Baltes sont pudiques.

N’osez pas donner des marques d’affection en public, les Baltes sont peu démonstratifs mais savent l’être quand quelque chose va à l’encontre de leurs habitudes. Une simple tête posée sur l’épaule de quelqu’un du sexe opposé serait presque perçue comme ostentatoire par les générations les plus avancées et le regard insistant de la vieille dame en face de vous dans le bus vous le fera savoir. On semble loin des clichés amoureux de Paris, et ce n’est pas forcément un mal. Ce qui interroge davantage, c’est la place accordée à l’homosexualité en Lituanie. Celle-ci est quasi-proscrite dans la sphère publique, même si sa dépénalisation remonte à 1993. La Lituanie paraît en effet en retard face à son voisin estonien qui lui autorise l’union civile. Ce n’est seulement qu’une question de temps.

4- Un sentiment de sécurité salutaire.

Qu’il est agréable ce sentiment… Celui d’être de sexe féminin et de ne pas avoir la crainte de rentrer seule le soir, de ne jamais être abordée de manière vulgaire, de n’observer aucun regard déplacé. Le sentiment de sécurité est tellement généralisé que le Palais présidentiel apparaît tel un hôtel : ni gardes, ni barrières. La délinquance semble presque inexistante. En parallèle, la vidéosurveillance s’est généralisée dans les rues des trois capitales, influençant possiblement la conduite irréprochable des Baltes.

5- Une valorisation démesurée de la culture française.

La culture française est partout et extrêmement valorisée. À Tallinn, le cinéma français est très souvent à l’affiche, tandis que les ambassades françaises ont toutes des situations stratégiques dans les capitales. Le quartier des artistes de Vilnius est communément appelé le « Montmartre lituanien ». De nombreux chics bars et restaurants français, dont les noms tout aussi charmants que La bohème, Bel ami, Balzac ou encore Sarkozy, se bousculent dans les rues de la capitale lituanienne. Comme dans beaucoup d’autres villes dans le monde, les ponts de Riga, eux aussi, cèdent peu à peu à la pression des cadenas scellant l’amour des Lettons.

6- 5€ = un trajet en bus quatre étoiles de Vilnius à Riga pour deux personnes.

Les pays baltes affichent les coûts de la vie les plus bas de l’Union européenne, d’où l’une des principales sources d’attractivité du pays pour le tourisme. Mais le bonheur des touristes cache une autre réalité : celle d’un SMIC compris entre 300 (en Lituanie) et 400 euros (en Estonie). Les pays baltes affichent les taux de mortalité les plus importants d’Europe, inhérents à la pauvreté parfois extrême. En Lettonie, 21% de la population vivait sous le seuil de pauvreté en 2012. L’Union européenne a donc un énorme défi devant elle. En ayant la volonté de faire converger les niveaux de vie au sein du continent, l’Europe doit considérer ce problème de manière primordiale.

7- Stigmates visibles et invisibles de décennies d’occupation.

Les pays baltes ont subi une histoire mouvementée au XXème siècle : ils ont d’abord été occupés par les Russes, pour finalement être « délivrés » de la pression russe par les Allemands lors de la Seconde Guerre mondiale (les Lettons étaient perçus comme une « élite raciale »), avant de s’enterrer dans des décennies d’oppression soviétique. Les relations des États baltes, notamment de la Lettonie, avec l’Allemagne ont été sujettes à quelques controverses : l’Allemagne nazie a, pour certains Lettons, été accueillie en héroïne. Des années plus tard, le mur de Berlin verra apparaître sur ses parois des messages en faveur de la libération des pays baltes et de la sortie du soviétisme.

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Le mur de Berlin, mur d’expression en faveur de l’indépendance des pays baltes (Google images)

8- Une relation ambiguë face à l’ex-grand frère russe.

L’influence russe m’a semblé relativement complexe à interpréter, notamment parce que les trois pays n’ont pas la même politique culturelle face au « problème russe ». D’un côté, la Lituanie semble rejeter clairement l’ex-grand frère russe bien que certains stigmates soient toujours présents physiquement. Les immeubles de briques rouges, datant de l’ère soviétique, rompent avec l’harmonie du centre-ville. Les Lituaniens cherchent à camoufler les dernières empreintes d’une époque qui, dans l’imaginaire collectif, a laissé des souvenirs encore douloureux. Quant au maire russe, naturalisé letton, de Riga, il est loin de faire l’unanimité, perçu tel un « mini-Poutine ». De l’autre côté, de par une minorité russe importante, le petit cinéma de Tallinn projette Dheepan de Jacques Audiard sous-titré estonien et russe, chose assez invraisemblable.
Les positions diplomatiques face au voisin à l’image belliqueuse sont plutôt unanimes : la crainte d’une invasion reste dans les esprits, d’où une volonté de réduire les dépendances (notamment énergétiques) à l’égard de l’imposante Russie, entre laquelle les trois pays baltes sont bloqués : l’enclave de Kaliningrad à l’ouest, les portes de Moscou et Saint-Pétersbourg à l’est.

9- L’enjeu décisif du patrimoine.

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La villa Morberga, voisine des nouveaux complexes de luxe de Jurmala (Google images)

Du haut de Vilnius, le panorama est plaisant : la vieille ville au premier plan côtoie de grandes étendues de verdure. On aperçoit aussi l’université de Vilnius, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, qu’un groupe d’asiatiques photographiait à tout rompre lors de ma visite des lieux. Cependant, les pays baltes n’ont pas (encore) cédé au tourisme de masse qui risque de faire des ravages. La côte baltique a gardé son côté sauvage, malheureusement en péril. Jurmala, station balnéaire la plus prisée de Lettonie, à une demie-heure de Riga, offre un spectacle peu étonnant et attristant : d’un côté, les maisons secondaires typiques hautes en couleurs s’avèrent être peu à peu abandonnées pour des complexes luxueux. Développer le tourisme, oui, mais pas au prix du bétonnage de la côte.

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La côte baltique (Jurmala)

 

10- On s’y sent bien !

En conclusion, les pays baltes valent le détour ! Nous ne connaissons rien d’eux et avons tout à apprendre. Les pays baltes doivent relever des défis multiformes ces prochaines années  : politiques, économiques, mais aussi culturels, tout en gardant leur identité si singulière, afin que nous continuions à en faire des éloges. Donnons aux pays baltes l’aura qu’ils méritent !

Marine DELATOUCHE

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1 Commentaire

  • Par deux fois, à 7 ans d’intervalle, j’ai eu l’occasion de me rendre dans les Pays Baltes : 1989 la Lituanie et 1996, la Lettonie. Ce fut un choc de découvrir l’évolution entre « l’AVANT et l’APRÈS les Russes ».
    Vilnius 1989 : Séjour musical, nous nous sentions suivis, les chars russes autour de Vilnius, la queue pour l’essence,… Nous avions apporté des objets divers (stylos, collants, etc.). Logés en familles, ce fut très riche en contact et je reste en relation avec mes hébergeurs.
    Riga 1996 : Nous avions conduit un convoi de huit d’ambulances depuis NANCY pour les livrer à l’Hôpital de Riga. Traversée de l’Allemagne, de la Pologne, de la Lituanie. Pas de contact avec les habitants cette fois, par manque de temps. Mais ce fut une aventure riche en émotions qui s’est achevée par l’accueil en fanfare (hymnes nationaux) avec le « Ministre du Bien-Être ».
    Ces deux voyages sont jamais dans ma mémoire.

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