Juste la fin du monde. Dolan superstar

Comme beaucoup (mais moins qu’aujourd’hui), j’ai aimé le cinéma de Xavier Dolan comme un appel vers le ciel de la beauté tonitruante, une envolée vers le chant des oiseaux bien habillés, qui crient leur amour au ralenti sur la BO de mes rêves.

Faire d’un clip une histoire, ou la solution facile pour faire passer ses jeunes émotions et donner chair à mille sources d’inspiration, condensé d’un moodboard musical et photographique où éclôt la mélodie d’une douce marginalité scintillante. C’était bon ; on aurait même pu regarder ses films en soirée.

Et puis Mommy est sorti et pour la première fois depuis Les 101 Dalmatiens, tu es allé au cinéma avec ta mère. C’était grand, beau, populaire comme il voulait, pour un fan de Titanic  l’opération était réussie, mouvement dans la salle.

Avec Juste la fin du monde Dolan aura fini d’achever sa « marginalité », et je dois avouer que c’est ma jeunesse cool qui s’envole quand Léa Seydoux traîne avec mes vieux jeans. Mais tout le monde grandit, Harry Potter finit par combattre Voldemort, et ça va sûrement avec le fait que j’écoute de plus en plus France Inter le matin. Oui, mais tout le monde a le droit de grandir, de prendre du muscle et des fans, d’acheter une grosse voiture, une grosse maison, un gros chien, et de faire des gros films.

Juste la fin du monde; photo de famille
Juste la fin du monde, photo de famille

C’est donc ainsi que l’oiseau rare s’emplume de stars : Gaspard Ulliel, Marion Cotillard, Vincent Cassel, Léa Seydoux, Nathalie Baye… Casting bankable, émeute sur la toile, et ça y est Xavier Dolan inonde ton feed Facebook. Mieux qu’une pop star, on l’annonce avec hystérie à la fin de la séance d’avant-première ; les adolescentes lui offrent leurs lettres d’amour parfumées d’Amor Amor, et la salle de cinéma se transforme tout à coup en plateau Graines de star.

Réel phénomène contemporain, cette starification d’un réalisateur restera certainement dans les annales du cinéma, mais on peut justifier la question du virage dans la carrière du toujours jeune auteur. Finalement que nous reste t-il de l’essence de son travail passé, des raisons pour lesquelles on l’avait tant encouragé à ses débuts ? Juste la fin du monde illustre clairement la mutation d’un cinéaste qui s’en va vers d’autres cieux, ceux de la conquête du marché français et la soumission du marketing. Mais est-ce vraiment cela élever son art ?

Scène du film Laurence Anyways
Laurence Anyways

En profitant de la visibilité que lui avait valu le très juste Mommy, Dolan aurait pu nous emmener quelque part encore dans un univers qui semblait être le sien, celui qui rompait les codes avec grâce, porté par une recherche artistique qui véhiculait un vent de liberté fiévreuse. 

Juste la fin du monde est parfaitement mis en scène et fonctionne de bout en bout, les acteurs ont tous leur place, l’histoire est prenante et bien filmée, on charge sur les émotions, le ton est accrocheur et on en sort lessivé. Mais on perd l’audace, la créativité, les fulgurances d’autrefois. Ça aussi c’était mieux avant.

Du Dolan qui écoute Fade to Grey ne restent que les souvenirs de Louis (Gaspard Ulliel) mis en scène dans des flash-back clipesques, disséminés au fil du film comme des fantômes de ses anciens films qui crieraient « Je suis toujours cool ». On retrouve la scène de la cuisine sur Céline Dion de Mommy, mais cette fois sur un tube d’O-Zone avec une Nathalie Baye grimée en Anne Dorval. C’est too much, on aime bien, ça marche encore mais moins bien, c’est la deuxième fois qu’on écoute la cassette.

Juste la fin du monde - Xavier Dolan
Juste la fin du monde

On se trouve maintenant à la fine frontière entre film d’auteur et cinéma commercial, vers lequel semble tendre ce nouveau Xavier Dolan, plus enclin à nourrir son CV pour Hollywood qu’à cultiver une avant-garde cinématographique dont il semblait avoir fait la promesse et qui nourrissait des espoirs de renouveau.

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