Fashion drama

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Afin d’accompagner la lecture de cet article, nous vous conseillons d’écouter la bande-son de ce défilé :

Comme des garçons – White drama – Printemps/été 2012

Comme un roman

Parfois, en regardant un défilé de mode, il est difficile de comprendre l’utilité de certaines images, de certaines créations, de sorte que les photos que vous avez pu observer au début de ce texte ne paraissent rien d’autre qu’absurdes, excentriques voire prétentieuses.

Le fait est qu’il y a bien un sens à tout cela, que la folie n’est pas un parti pris. Comme dans tout art, l’œil doit etre habitué, exercé. Aiguiser le regard et le sens de l’analyse est important afin de ne pas sombrer dans la naiveté. Des fois d’ailleurs, si nous trouvions un objet laid au départ, il est possible qu’après analyse nous en comprenions la cohérence. Alors dans la mode, comme dans toute discipline artistique, le beau se construit à travers la mise en place d’une histoire. Tout commence avec une histoire à raconter, autrement la superficialité prendrait le dessus. Rei Kawakubo, créatrice de la maison japonaise Comme des garçons, a poussé la philosophie de sa création tellement loin qu’aujourd’hui « tout le monde est influencé par Comme des garçons » dit Marc Jacobs, en rajoutant que tout individu souhaitant apprivoiser le monde contemporain s’intéresse naturellement à cette maison.

Quand Rei Kawakubo défile pour la première fois à Paris en 1981, elle marque la fin de l’influence du Syndicat Français de la Couture en imposant des nouveaux challenges.

Comme des garçons années 1980  - extrait du livre Comme des garçons 1981-1986
Comme des garçons années 1980 – extrait du livre Comme des garçons 1981-1986

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A travers l’étude d’une nouvelle silhouette, oversize, déstructurée, asymétrique à la ligne épurée, elle souhaite démontrer que le vêtement n’a pas à être forcement beau. L’étude du monstre est donc sans doute une manière de contrer les normes imposées de la mode qui ne jurait que par des lignes visant à rendre la femme sensuelle, puissante, ou bien petite poupée. La fonction première du vêtement, qui est l’identification d’un genre, n’a plus aucun sens ici. La deuxième fonction, qui est celle d’appartenance à une classe sociale, tombe aussi. Bien d’autres conventions sont bafouées : la nationalité, le contexte social, la tentative de suivre la tendance. Rei Kawakubo apprend à la mode une nouvelle manière de concevoir la créativité : celle-ci serait délivrée de tout lien avec le monde environnant, elle aurait plus à voir avec une inspiration soudaine, un sentiment profond capable de traduire un ressenti universel. Ainsi, depuis les années 1980, Comme des garçons n’est jamais dans la tendance. Comme des garçons fait les tendances.

Si Comme des garçons fait les tendances, c’est avant tout une question de philosophie de la marque. Rei Kawakubo appartient à la génération des créateurs japonais de l’après-guerre. Marquée par les horreurs visuels et éthiques du monde contemporain, par les tragédies des bombes atomiques, par l’affirmation d’une nouvelle manière d’être humains, Rei Kawakubo relate l’histoire de l’homme moderne, tiraillé entre peur, décadence, recherche de purification, de sacralité.

Extraits de collections de CDG des années 1980 : ici, Rei Kawakubo s’inspire des restes de vêtements ayant survécus aux catastrophes nucléaires et des uniformes militaires allemands
Extraits de collections de CDG des années 1980 : ici, Rei Kawakubo s’inspire des restes de vêtements ayant survécus aux catastrophes nucléaires et des uniformes militaires allemands

Comme exemple de récit philosophique nous pourrions prendre la collection White Drama de 2012 (le défilé est disponible plus haut). Le « white drama » n’est en fait rien d’autre que la vie. A travers des véritables sculptures, à travers une attention inédite aux volumes et surtout, à la place que la silhouette occupe dans l’espace, Rei Kawakubo retrace l’histoire du passage de l’homme sur terre. Comme l’explique le journaliste Tim Blanks, la collection est divisée en étapes : la naissance, le mariage (l’union plus en général), la mort et la transcendance. Ainsi, certaines pièces nous rappellent clairement des robes de mariée, d’autres des cercueils, presque des momies.

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Une collection qui diffuse un sens de sacralité : Tim Blanks fait ainsi opportunément remarquer que les coupes adoptées ne sont pas sans rappeler le travail du plus religieux des couturiers, Cristobal Balenciaga, qui avait fait de la recherche du paroxysme de la coupe une quête spirituelle. White Drama est un spectacle grandiose mais nostalgique : une manière de se recueillir et réfléchir à la valeur de la vie et de l’humain après le désastre de Fukushima. Un spectacle dénonciateur dans la forme certes, mais surtout dans le contenu.

Inspiration de Balenciaga, Balenciaga années 1960, Comme des garçons 2012
Inspiration de Balenciaga, Balenciaga années 1960, Comme des garçons 2012

La beauté du laid

Rei Kawakubo est un personnage discret qui n’hésite pourtant pas à affirmer que tout ce que Comme des garçons fait est initialement défini comme « laid », de « mauvais gout » mais qu’ensuite le jugement change : cela devient beau. En effet, le travail de la créatrice japonaise a eu des répercussions visibles et claires sur la mode actuelle.

Par exemple, l’oversize, qu’elle lance dans les années 1980, est aujourd’hui aux fondements du minimalisme aux formes envoutantes. Il anticipe la mode du Coocooning, définie en 1990 par l’agence d’analyse de tendances Faith Popcorn comme une tentative de l’individu moderne de s’isoler du monde en créant un environnement sûr autour de lui. L’oversize traduirait donc ce besoin de « rester chez soi », branché sur les réseaux sociaux en préférant le monde virtuel au terrifiant monde réel.

L’idée du repli vers l’intérieur est à l’origine de l’annulation de l’individu, de l’envie de disparaitre. Ce sont les valeurs clamées par les stylistes de l’école d’Anvers, les fondateurs de l’Anti-fashion, ceux qui ont réduit la mode à un amas de tissus informes, qui ont éliminé les étiquettes de leurs créations, ceux qui ont répondu au capitalisme effréné par une remise en question totale du système de la mode.

Comme des garçons, Ann Demeulmesteer
Comme des garçons, Ann Demeulmesteer

Néanmoins, il y a à mon sens une différence entre Rei Kawakubo et les autres Anti-fashion. Si la plupart des maisons ayant fait partie de la révolte Anti-fashion ont aujourd’hui été vendues et leurs fondateurs extirpés de la direction, Comme des garçons demeure véritablement une œuvre à part entière. Rei Kawakubo s’occupe de tous les aspects du processus de la conception au marketing. Elle est en effet incapable d’imaginer que son travail puisse être mis au service d’une stratégie autre que la sienne et d’un message différent du sien. Ce n’est donc pas uniquement une question de fringues.

Il faudrait probablement dire alors que « Comme des garçons est une marque innovante » : non seulement le travail accompli est effectivement toujours surprenant, mais aussi, ce n’est pas de « l’art pour l’art ». C’est de l’art bien vivant et ce, depuis désormais plus de trente ans. Car quand on a bousculé les normes d’un système bien ordonné, on se retrouve souvent à être le seul détenteur du nouveau mécanisme de fonctionnement. La mode aujourd’hui s’adapte à des consommateurs qui n’ont pas uniquement soif de cumuler des biens, mais qui souhaitent avant tout acheter en fonction d’une vision du monde, la vision que la marque insuffle à ses créations. Aujourd’hui, quand on dresse le portrait des consommateurs dans l’environnement de la mode, la définition du « consommateur innovant » est assez claire et édifiante : « Un individu innovant est un pionnier. Il est sophistiqué et a confiance en lui. Il dicte des tendances sans se soucier d’être suivi ou pas. Il prend des risques et n’a pas peur du bon ou du mauvais. L’innovant cherche la philosophie derrière le produit. Il n’achète pas souvent, mais quand il achète il croit en ce qu’il fait. Le client innovant s’habille chez Comme des garçons* ».

*Josiane Jimenez, Consumer Behavior, IFA Paris.

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