Les monstres de Bowie

david_bowie_1

 

Après l’énorme choc musical des « sixties », la sortie anglaise du psychédélisme se fait par un revirement vers un rock substituant l’organique au mysticisme. Ce rock pailleté, « glitter rock » ou encore « glam rock », est d’abord porté par Marc Bolan, le charismatique leader de T-Rex, et par la jeune génération anglaise (notamment londonienne). Par ce mouvement se dessine l’image d’un « Rock’n’Roll Cirkus » destructeur de tabous.

Il se concrétise sur scène par des shows spectaculaires instrumentalisant le cinéma, la mode et le théâtre. Il s’incarne à travers des icônes réduites au rang de coquilles vides dans une mouvance glam. Tristement, certains donneront raison aux nombreux détracteurs. Alice Cooper, Marc Bolan, Gary Glitter ou même Kiss : autant d’artistes qui ne sont pas parvenus à se réinventer, apparaissant archi-stéréotypés.

Mais il y en a un qui a su montrer le potentiel monstrueux du glam, tout en réussissant l’exploit de s’extirper à temps de cette surenchère de décadence.

En 1970, David Jones « Bowie » n’est déjà plus l’obscur chanteur adepte de mimes. « Space Oddity », l’a propulsé en dehors de la nuée des groupes de l’underground londonien. Il jouit d’une certaine notoriété, et fréquente le milieu de la « Fabrique Warhol ». Fin 1974, au bord de la rupture, il quitte le rock pour une soul machinale qui s’avère fade. Un revirement musical radical et inattendu voit le jour. C’est la conséquence d’une autodestruction programmée. Bowie l’admettra lui-même assez vite. Cette marche vers l’abîme commence en 1971 par l’association de Tony Visconti (producteur de Bolan et de Bowie) et l’avocat-manager du showbizz Tony De Fries, réunis autour de l’étoile naissante. À eux trois, ils vont produire un concept monté autour de quatre albums, avec à la clé l’émergence d’une superstar. « Hunky Dory » en décembre 1971 est un tremplin, une annonce de ces fameux « Changes » que nous promet Bowie.

Six mois après, sort le premier album de Bowie : « The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars ».

Crête rouge, kimono japonais et porte-jarretelles : Bowie joue désormais la carte de l’extraterrestre envoyé sur Terre pour annoncer l’apocalypse. Les passions se déchaînent autour d’une personnalité mégalomane et schizophrène (sa consommation de cocaïne dantesque n’aidant pas). Face à cela, le Bowie sans masque n’en sort pas indemne. En juillet 1973, il annonce le dernier concert de son avatar. Une peur du culte érigé en son honneur, soldée d’une fatigue physique, marque la fin de l’étoile Ziggy. Bowie semble néanmoins avoir du mal à tuer sa créature.

 

« Alladin Sane » (sorti curieusement avant la fin de la tournée Ziggy, en mai 1973) s’impose comme une rupture tout en offrant des éléments de continuité. Ce changement se fait par la musique : riffs lourds, à la limite du hard rock (un style que Bowie semble déjà avoir approché dans son album « The Man Who Sold The World »). Nous percevons des incursions bien senties dans le jazz. Une certaine continuité accompagne tout de même cette rupture. Elle passe d’abord par l’esthétique et le style. L’éclair utilisé lors de la tournée de Ziggy (une allusion au fascisme britannique de Mosley) se transpose sur le visage d’un Bowie arborant la même crête rouge. De plus, « Alladin Sane » (jeu de mots avec « A lad insane », « un jeune fou ») permet à Bowie de développer une réflexion sur la décadence bien plus humaine que ne l’avait fait Ziggy Stardust. Il s’accroche à notre monde, à notre temps, et nous livre ses angoisses (dans le titre « Time »). Comment expliquer cette transformation ?

Par le moment d’écriture, qui est celui de la tournée de 1973. « Alladin Sane » est considéré comme un très bon album, mais la comparaison avec son prédécesseur reste obligatoire et joue en sa défaveur. La dernière piste, « Lady Grinning Soul » (tube qui s’ignore) montre une évolution de la décadence bowienne.

On assiste à une vision très nostalgique et torturée de la fin qui approche. Une prise de conscience, une maturité nouvelle et une vision de plus en plus noire se dessinent.

Voici venir Halloween Jack, l’homme-chien (dont les parties génitales de la pochette originale censurée valent aujourd’hui une petite fortune) vivant dans un monde orwellien. Cette référence se voulait assumée, mais face au refus des droits des descendants de l’auteur, Bowie se verra obligé d’adapter son album-concept (d’où l’homme-chien).

manifesto21-bowie-sciencesporennes

Le futur blafard décrit incarne l’état dégradé de Bowie. Il suffit d’écouter le début de l’album pour en être persuadé. Enregistré durant le « Diamond dogs tour », il y hurle, répondant au public en délire, « This is not Rock’n’Roll, this is genocide ! ».

La tournée est spectaculaire (multiples costumes, siège d’astronaute surplombant la foule, scénario pour chaque chanson) et est un véritable succès. Malgré cela, Bowie clôt définitivement la page glam de son histoire (voire la page glam tout court ?). Mais il renaît peu après, en soulman. Cela montre la clairvoyance de Bowie quant à la nature de ses monstres : Ziggy et ses compagnons de débauche étaient des marionnettes, calibrées pour le succès.

Bien que tous ces personnages soient une déformation d’une facette de la personnalité de Bowie, leur aspect factice était plus évident aux yeux de leur créateur qu’aux yeux des fans. Ces façades lui ont finalement permis de flirter avec les limites. Il explore la décadence tout en se préservant d’un enfermement néfaste dans ce carcan glam, dont il n’aurait voulu pour rien au monde.

Théo Milin

image_pdf
Spread the love !
  •  
  •  
  •   
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
More from Manifesto XXI

Hebdo Désinfo du 13 mars 2017

Une brève synthèse de ce qui a agrémenté mes nuits cette semaine....
En savoir plus

3 Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *