Expo 2015 : pourrir la planète, tant pis pour la vie

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The Huffington Post, The Blog, http://www.huffingtonpost.com/fabio-parasecoli/mcdonalds-vs-slow-food-a_b_7455542.html

 

« Nourrir la planète, énergie pour la vie » tel est le slogan de l’Expo Universelle de Milan 2015. L’intention de l’événement : établir un état des lieux de la production alimentaire mondiale en abordant, dans un climat de partage entre les peuples, les enjeux fondamentaux de la distribution des ressources et du changement environnemental à accomplir. Un programme ambitieux et urgent. Un choix thématique clairvoyant. Une volonté de sortir de l’optique d’exposition « vitrine des nations et des nationalismes ».

Nous sommes allés sur place : compte rendu de ce conte de fées.

Une reproduction des favelas brésiliennes

C’est en prenant entre nos mains la carte du site de Rho Fiera que nous remarquons tout de suite un curieux détail. Certains pays ne sont pas présents dans la liste des pavillons. Nous les cherchons longuement avant de nous rendre compte qu’un bon nombre d’entre eux n’en possèdent tout simplement pas. Ils sont classés par thématiques, disons, « généralistes », aux noms aussi envoûtants que « riz » (Sierra Leone et Birmanie par exemples) ; « chocolat » (comme Cuba ou le Gabon) ou bien encore « café ». Des noms de stands aux résonances glamour, tels que « Bio-mediterraneum » cachent en réalité les moins chanceux de la Méditerranée (Grèce, Albanie, Algérie, Égypte et tant d’autres) et offrent des parcours de découverte se rapprochant de ceux d’un village touristique comme « Health, Beauty and Harmony ».

Nous gagnons l’avenue principale (l’Expo est structurée comme un castrum romain, une succession de rues perpendiculaires formant des quartiers carrés). Nous sommes immédiatement captivés par des installations futuristes au design incroyablement moderne. C’est la ville du futur que l’Expo nous propose. Couleurs froides, lignes minimalistes, formes rappelant le travail d’un harmonographe… un prodige d’urbanisme. Tandis que sur la gauche de superbes infrastructures s’offrent à notre vue, à droite quelque chose cloche. Ah oui, nous avions presque oublié les fameux clusters thématiques : ce sont en fait des cubes gris. Après quelques visites de pavillons « riches », nous nous aventurons dans la banlieue de l’Expo 2015. Au Sierra Leone nous sommes accueillis par des dames souriantes surveillant un espace d’une cinquantaine de mètres carrés où des objets sont entassés partout. Je dis bien, des objets ; de nourriture, il y en a bien peu. Un frigo avec des boissons industrielles et… un fabuleux distributeur de pizza. 100% made in Italy, comme écrit sur les boîtes en carton.

Donc, pour faire court : les pavillons qui en jettent sont les Etats-Unis, l’Allemagne, les Emirats Arabes Unis, la France (avec sa boulangerie à l’entrée, of course), l’Iran, la Chine et j’en passe. Les cubes moches sont des regroupements de pays et de peuples ne pouvant apparemment pas être classés autrement que par « fruits et légumes » et, attention, « mer, îles et pêche » (on a envie de partir en vacances au Club Med…). Cette cohabitation de bâtiments avant-gardistes et de lignées de blocs identiques et franchement pas accueillants n’est pas sans rappeler la structure d’une ville brésilienne, où la misère des favelas est englobée dans la zone urbaine.

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Comparaison entre les installations des pays du « riz » et le pavillon de l’Italie

Des sponsors « triés sur le volet »

En plus des 145 pays accueillis par l’Expo, une panoplie de sponsors et partenaires ont, eux aussi, présenté leurs pavillons. Ainsi, bon nombre d’organisations de la société civile organisent des événements pédagogiques au sein du site de Cascina Triulza. Actionaid, Alliance2015/CESVI, Caritas, Famille Salésienne DBN/VIS, Fairtrade, Lions Club International, Oxfam, Save the children, WWF, Erasmus et d’autres ONG  sont réunies pour « nourrir la planète », sous le regard bienveillant de l’Etat du Vatican, qui, lui aussi, possède son installation.

C’est beau, c’est merveilleux… mais quid de ces deux sponsors/partenaires qui dérangent ? Je parle évidemment de McDo et Coca Cola. Ayant décidé de sacrifier l’agriculture paysanne à l’industrie agroalimentaire, l’Expo héberge les deux symboles du fast food et de la « malbouffe » à travers le monde (comme le publiait l’Express en 2013, les pays les plus atteints par l’obésité sont ceux qui accueillent le plus grand nombre de McDo par habitants). La controverse se poursuit, en réalité, depuis le début de l’Expo. Carlo Petrini, fondateur de Slow Food (une organisation née en Italie en 1989 qui se bat contre le fast food et promeut l’éducation à la bonne nutrition tout en soutenant les producteurs locaux) et de l’université de sciences gastronomiques de Pollenzo s’était insurgé. McDo avait cependant rétorqué  que si on croit à la biodiversité on doit aussi croire à la pluralité des producteurs et des vendeurs. La multinationale avait également attaqué Slow Food en arguant que cette organisation empêchait le libre choix du consommateur qui, spontanément, se tourne vers McDo (après avoir visité le petit et ennuyeux pavillon de Slow Food, rajoutait le porte-parole). Guerre de rhétorique nullement apaisée par les organisateurs de l’Expo qui ne voient, semble-t-il, aucun mal à éduquer la planète à une meilleure alimentation en exposant des burgers aux arrière-goûts de Monsanto, vendus à seulement quelques euros.

Pour faire court : nourrir la planète oui, mais la planète étant trop vaste, mieux vaut faire vite et pas cher.

Encourageant, le message du pavillon étasunien, qui paraît culpabiliser un peu et fait étalage du slogan « American food 2.0 ». 

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Entrée du pavillon Américain

(Korean) food 2.0

Au sein de ce cirque qu’est l’Exposition Universelle de Milan, la Corée du Sud est l’un des seuls élèves à avoir respecté le thème sans tricher. Dans un bâtiment dont la forme est inspirée d’une poterie typique coréenne rappelant une pleine lune, nous assistons à une dénonciation radicale et émouvante du système productif actuel. Dans la file d’attente, une vidéo grotesque montre des personnes mangeant du fast food. Une montagne de canettes en aluminium invite à une réflexion sur les méfaits des conserves. A l’intérieur, nous sommes conduits à travers un parcours fait de machines ultra technologiques, avec en arrière-plan une idée de retour à la tradition pour mieux bâtir l’avenir. L’idée est de promouvoir le hansik, une méthode de conservation ancienne absolument respectueuse de l’environnement. Sous l’égide du dicton « vous êtes ce que vous mangez », la République de Corée rappelle aux spectateurs que la nature ne se conquiert pas, elle se comprend.

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Pavillon de la Corée du Sud

 

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Faim, pavillon de la Corée du Sud

Conclusion : une Exposition Universelle vraiment pas subtile. Premièrement, sommes-nous vraiment étonnés que la conception du lieu ait été aussi inégalitaire ? En mai 2014, un scandale avait éclaté : sept personnalités faisant partie de l’organisation de l’Expo avaient été accusées de corruption dans l’attribution des marchés publics. Pouvons-nous demander à des mafieux de faire preuve de raffinement face aux drames humanitaires dans le monde ? Pouvons-nous demander à des corrompus d’imaginer un système de financement permettant de construire de meilleurs pavillons pour les pays les moins fortunés ?

L’une des ONG présentes aurait pu y penser avant d’administrer des leçons d’éducation sur l’alimentation lors des conférences organisées pour les écoles.

Ou alors, si McDo avait eu un directeur marketing audacieux, il aurait pu financer les pays les plus démunis et faire oublier ses méfaits passés et à venir. Mais non, de green, il ne reste que le logo. Comme le rappelle Carlo Petrini, il est difficile d’expliquer pourquoi il vaut mieux respecter l’environnement et les petits agriculteurs quand en face de nous se trouve un restaurant vendant des produits, certes nocifs, mais à moins de deux euros. Bien manger n’est pas une prétention de bobo, ce ne sont pas les bobos qui ont inventé le bio après tout. C’est un engagement démocratique et républicain, dans la continuité des droits de l’homme. Effectivement, 69 millions de clients par jour choisissent de manger dans les restaurants McDonald’s, présents dans 118 pays, atteignant une proportion de 45 emplacements par million d’habitants aux Etats-Unis…Ils choisissent McDo parce qu’il n’y a pas le choix. Parce qu’en faisant semblant de démocratiser la nourriture à travers le street food, on a en réalité fait en sorte de bien nourrir les riches et laisser les écarts à ceux qui se laissent séduire par l’argument du « pas cher ». Une foire ayant pour sujet la nutrition dans le monde contemporain ne peut pas se faire sans les petits producteurs, les agriculteurs et les paysans. Les organisateurs n’ont même pas eu besoin de faire semblant de promulguer une morale optimiste pour la planète.

Il ne s’agit pas de montrer à quel point cela est intelligent d’avoir remarqué toutes ces contradictions politiques et éthiques, ni de faire les (faux) bons élèves en pointant du doigt toutes les atrocités que les hommes commettent sur cette Terre. Simplement, il s’agit d’écrire noir sur blanc que cela aurait pu se passer différemment et que les solutions sont bien là et facilement repérables. Le vrai défi serait alors de ré-éduquer l’humanité au bon goût.

 

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