Les séries ou l’art de la folie collective

Alors qu’au cours de l’histoire la folie a souvent été redoutée, rattachée à la sorcellerie, l’extrémisme religieux, la croyance en une vie mystique ou encore simplement considérée comme une pathologie dont il fallait se délivrer, sa connotation plus positive est très récente.

On ne saurait donner un cadre précis pour définir ce qu’est la folie : véritables maladies comme la schizophrénie ou la bipolarité, simple excentricité ou encore personnalité exubérante, aujourd’hui tout semble propice à être qualifié de fou.

Aimer manger des pâtes crues, avoir comme occupation favorite le macramé, préférer lécher les coquilles de pistaches pour leur goût salé plutôt que manger la pistache elle-même, s’interviewer soi-même en se séchant les cheveux (comme ça c’est sûr personne n’entend), adorer l’odeur de l’essence mais détester l’odeur de la tisane… Bref, ces petites obsessions personnelles, si quotidiennes soit-elles, sont, souvent associées à la folie. Pour faire court, il ne se passe pas une journée sans que nous entendions ces exclamations purement poétiques et philosophiques « Non mais c’est ouf ! ». Ainsi, la société entière serait devenue folle ?

A moins que l’on ait tous été élevés par des parents vouant un culte à Jim Carey, cette théorie semble peu probable.

Non, il semble plutôt que la société actuelle soit désormais disposée à assumer ce lâcher-prise, à oser révéler ses moments d’égarements.

Et ce ne sont pas les films, plus récemment les séries, qui prouveront le contraire. Pensez à votre film ou votre série culte, vous verrez, vous y trouverez, presque assurément, des personnages fous, des situations ou des répliques totalement timbrées.

Si le cinéma admire tant cette partie de nous-même, c’est qu’elle est essentielle. Mia dans Pulp Fiction, Betty dans Mullolhand Drive, Didier dans Alabama Monroe, Forest Gump, The Dude de The Big Lebowsky, Le Mask, Amélie Poulain, Jack Sparrow, Marry Poppins, Edward aux mains d’argent… et même James Bond ! (Oui, il faut être fou pour sauter d’un train en marche). Tous ces rôles ont quelque chose de loufoque, de différent. Ces personnages cultes ont tous, à un moment donné, pris le virage à gauche d’une route qui semblait éternellement droite, nous offrant ainsi des visions atypiques du monde.

Longtemps, je ne donnais aucune explication à cette espèce d’engouement pour la folie, je viens de la trouver : elle est ce que nous nous refusons d’être. Elle nous fait rire, nous exaspère, parfois nous fait honte mais au final, nous l’aimons car c’est peut-être ce qu’il y a de plus sincère en ce monde.

Et pour cause : lorsque la lumière d’une salle de cinéma se rallume au bout d’une heure et demie, heure durant laquelle tu as pleuré, ri, t’es imaginé toi, dans cette soirée, sur cette musique que tu adores, avec ces personnages pour qui, désormais, tu partages un lien particulier… Que ressens-tu ? C’est ce laps de temps, si éphémère soit-il, entre le moment où tu sors de l’obscurité, qui, paradoxalement, t’a éclairé, et ce retour à la lumière, après avoir pris l’escalator de ton cinéma, que je trouve si excitant. Un moment d’euphorie où tout semble possible. Un moment empreint d’une exaltation fantastique. Un moment qui tire son existence, souvent, de la folie assumée d’un personnage.

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Je parle de cinéma mais si vous êtes plutôt du genre « séries sous la couette un dimanche après-midi », ne vous inquiétez pas, elle ont aussi un fort potentiel jubilatoire prouvant bel et bien que « la folie c’est la vie ». Et ce ne sont pas les exemples qui manquent :

Lorsqu’ Hannah (jouée par l’excellente Lena Dunham) dans un épisode de la série Girls, stressée, décide, pour se détendre, de se curer les oreilles jusqu’à s’enfoncer le coton tige si profondément qu’elle doit se rendre à l’hôpital, ok, c’est dégueu mais on adore. Et pourtant, on le sait tous, c’est complètement déraisonnable, c’est carrément fou. En exagérant chaque petite psychose cette série réussit le pari de rendre nos vies extraordinaires et de nous rassurer : nous ne sommes pas seuls à avoir des moments de solitude où d’un coup l’on se regarde d’en haut et l’on se dit « mais pourquoi tu fais ça ? ».

Dans Homeland, Carrie Mathison, agent du FBI, enquête sur un soldat américain revenu d’Irak qu’elle soupçonne de relations avec Al-Qaida. Jusqu’ici tout va bien. Sauf qu’elle est également bipolaire et qu’au fil de la saison elle tombe éperdument amoureuse de ce soldat ! Elle ne va pas bien me direz vous, non, en effet, et pourtant on arrive à la comprendre… On devient fous avec elle et on aime ça. Limite, on se demande si l’on n’est pas un peu bipolaire nous aussi, voire même agent secret pour le FBI. (Mais agent très secret puisque même nous, nous ne serions pas au courant)

Autre contexte, autre série : Orange is the new black (merveilleuse production de Netflix). Lorsque Pipper, prisonnière, désespérée, décide d’élever un cafard en échange de quelques informations sur son ex amie (qui l’a quand même trahie), on se dit vraiment qu’il n’y a pas besoin d’être Jack Nicholson pour être fou, ni Akinator pour devenir génial. En apprenant que le scénario est basé sur les mémoires de Piper Kerman, j’en viens à la conclusion foudroyante : pour parler au public, pour l’attirer, pour qu’il s’identifie, il ne faut pas avoir peur de dévoiler son côté obscur ou devrais-je dire illuminé : sa folie.

Allez dernier exemple pour que vous soyez convaincus (et aussi pour parler du magnifique-superbe-beau-gosse qu’est Matthew Mc Conaughey) : True Detective. Durant toute la série, Rust, ancien détective (Matthew, who else ?) livre ses sentiments sur le monde, sorte de très personnelle philosophie universelle. Le génie du réalisateur est de le faire parler de longues minutes, avec cette voix que l’on pourrait qualifier de mystique, en marquant des pauses troublantes au milieu des ses phrases, fumant cigarettes sur cigarettes, le tout arborant une barbe que seul lui est capable d’avoir : bref un truc liché sur mesure, à l’américaine quoi. Ici, la folie sert sa réflexion et, par la même occasion, développe la nôtre. Magique. En guise de cadeau, en voici un extrait : « À cette époque, les visions… la plupart du temps, j’étais convaincu d’avoir perdu la tête. Mais à d’autres moments, j’étais sûr d’avoir découvert la vérité cachée de l’univers. » Oh yes, Rust, you did.

A travers ces divers exemples (qui mériteraient EVIDEMMENT d’être complétés : Vol au dessus d’un nid de coucou, Take Shelter, Fight Club, Breaking bad, The Bing bang theory, Friends…), le 7e art* prouve qu’il illumine, de la plus belle manière qui soit, ces moment d’égarements. En son contact, et comme par magie, nous voilà, nous, entiers, sincères laissant s’exprimer ce brin de folie qui ne demandait qu’à jaillir. Assumer ce que l’on est, à l’image de ces séries qui font l’apologie d’une géniale normalité et de ces films qui vouent un culte à la folie héroïque, me semble un magnifique projet de vie. Evitons juste d’être un serial-killer, de tomber amoureuse d’un terroriste, d’aller en prison ou encore de passer sa vie en peignoir et tout ira bien.

(*parmi lequel j’inclus les séries puisque cet art n’a pas encore été désigné comme tel…)

 Jeanne Gouinguenet

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