Esquisse du voyage baudelairien

« Plonger au fond du gouffre, de l’Enfer ou du Ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau » écrivait Baudelaire. C’est ainsi que pourrait être résumé le voyage. Nous partons pour cela, trouver du « nouveau », laisser la surprise s’emparer de tous nos sens. L’essence même du voyage se traduit par l’ignorance qui le précède : le seul voyage exaltant est celui si convoité « vers l’inconnu », éveillant et réveillant les hommes.

Avec Baudelaire renaît cette essence si inédite et impromptue du voyage : son commencement s’effectue n’importe où et n’importe quand. Ce n’est pas un lieu, ni un moment précis : c’est un cheminement dans lequel « il faut s’enivrer sans trêve » [Le Spleen de Paris]. Le voyage pourrait être expliqué ainsi, comparable au navire naviguant sur le fleuve : nous percevons sa source, de laquelle part le fleuve. Un peu de houle et l’embarcation chavire, manquant de se renverser et de précipiter la fin du voyage. Malgré les risques de naufrage, certains navires parviennent à poursuivre leur route jusqu’à l’embouchure pour se jeter corps et âme dans la grande bleue, vers l’infini. Et puis parfois, c’est le capitaine du navire lui-même qui décide de s’arrêter sur une berge et d’y abandonner son embarcation, de plein gré.

vangogh-manifesto21
La nuit étoilée – Van Gogh

Le voyage apparaît tel un contrat implicite, liant deux protagonistes : nous acceptons de marcher avec l’autre et l’autre l’accepte en retour, pour une durée indéterminée. Ce pacte prend forme et se renforce au fur et à mesure, passant d’un caractère factice à authentique. C’est lorsqu’on ne se pose plus la question de la véritable nature du pacte que le voyage commence réellement : nous savons pertinemment que maintenir le cap est essentiel pour faire perdurer la traversée.

Du départ spontané…

Presque aussi enivrant que le voyage, c’est ce qui le précède. C’est prendre le temps de choisir son compagnon de route. Baudelaire concevait qu’on « invitait au voyage », comme si nous seuls pouvions déterminer si oui ou non, à première vue, entreprendre le voyage valait la peine. Rien de plus éloquent que cette expression : « valoir la peine ». Décider de voyager représenterait un risque quasi permanent qui, à n’importe quel moment, peut engendrer l’échec et la déception. L’« invitation au voyage » s’avère être à double tranchant : le risque face à l’incertitude. A coup sûr, le risque l’emporte chez les plus téméraires d’entre nous.

Un beau jour, on se retrouve face à cette pulsion qui nous pousse à agir comme on n’envisagerait pas de le faire en temps normal, prétextant que « allez, on a qu’une vie ». Peut-être trop assoiffés par l’« inconnu », on refuse de voir dès le début que l’embarcation est beaucoup trop fragile. Et puis, comme si nous étions à la recherche d’un trop plein d’exaltation, comme si nous étions pressés de commencer LE voyage que nous croyons être LE bon, nous nous trompons tout simplement et l’on fait chavirer soi-même le navire. C’est la noyade assurée dans une histoire qui n’est plus à notre image (et qui ne l’a sans doute jamais été). Finalement, le bateau terminera sa course dans un port duquel il ne ressortira sans doute plus jamais.

baudelaire-manifesto21
Baudelaire

Il m’est cependant inconcevable de qualifier d’échec un voyage qui se termine prématurément. Tôt ou tard, nous finissons par apprendre de chaque voyage. Le seul regret qui peut persister est celui de l’inaboutissement amer : et si nous n’étions pas rentrés au port si vite, et si nous avions pris le temps de voguer encore quelques temps sur le fleuve, quelle aurait donc été l’issue du voyage ?

… A l’échappatoire prédestinée.

Et puis, parfois, on abandonne le voyage de notre propre initiative. C’est la rupture du contrat, pure et simple. Aussi absurdes que nous sommes, nous avons laissé la routine s’installer, laissé cette foutue lassitude prendre le pas sur le « nouveau ». Autant dire que le voyage ne représente plus d’intérêt. Son ultime dessein, l’« inconnu », s’avère n’être plus qu’un mirage. C’est un peu comme si nous avions laissé le navire sans capitaine à son bord. Le contrat s’est brisé sous nos yeux et nous sommes restés inertes face à la rupture. En signe de résignation, nous quittons cette embarcation qui était pourtant la nôtre, dans laquelle ne plane plus qu’un sentiment de rancune. Un combat abandonné trop vite, sans doute. Il semble n’être devenu qu’une option et non plus une nécessité. Ce « Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte » [Le goût du néant] a perdu toute sa substance. La désillusion finit par l’emporter à coup sûr et nous recouvrons amèrement d’un drap blanc ce voilier qui a fait son temps.

edward-hopper-manifesto21
Gas, Edward Hopper (1940)

Heureusement, il est des voyages qui ne connaissent jamais la résignation. Baudelaire nous disait que le voyage avait comme aboutissement ce lieu si mystérieux où « tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté ». Le dénouement tant attendu où une unique âme peut nous emmener. Mais de celui-ci, je n’en écrirai que quelques mots : il n’y a qu’à se laisser bercer afin d’« Embrasser la gloire d’un ciel pur ou frémit l’éternelle chaleur » [La Chevelure].

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir ; cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu’un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l’esprit humain n’a jamais su le nom !

(Le voyage)

Marine Delatouche

image_pdf
Spread the love !
  •  
  •  
  •   
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
More from Marine Delatouche

Esquisse du voyage baudelairien

« Plonger au fond du gouffre, de l’Enfer ou du Ciel, qu’importe ? Au...
En savoir plus

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *