Entre Booba et Modiano, la poésie moderne de Clément Bénech

Clément Benech, L'été Slovène
Clément Benech, L'été Slovène

 « En observant les animaux domestiques, Dora pouvait y reconnaître la forme d’un nuage ».

Je suis tombée sur le second roman de Clément Bénech au hasard. Le titre a dû me plaire : Lève-toi et charme. Et puis, l’image de cette fille assise sur une machine à laver dans un lavomatique en couverture m’avait interpellée. Je trouve les lavomatiques très cinématographiques. Comme l’écriture de ce jeune écrivain. En lisant son roman, j’arrivais à imaginer la scène sur le grand écran. Sans que les descriptions soient particulièrement longues ou extrêmement détaillées, en quelques mots, l’ambiance est posée. Vite, l’on se retrouve emportés par l’histoire, pourtant anodine, de ce jeune homme qui, laissant sa petite amie en France, part en Erasmus à Berlin et rencontre cette autre fille, Dora.

À sujet contemporain, forme résolument moderne ? Clément Bénech montre que l’association fonctionne. Il prend en effet le parti d’insérer, au sein du récit, des photos qualité Smartphone ainsi que des conversations SMS (essentiellement des sextos, d’ailleurs) sans que cela détonne avec l’idée que l’on se fait d’un roman classique. Sans trop savoir si c’est cette évidente modernité, l’âge de l’auteur ou encore le côté absurde et quelque peu désuet de ces bouts de phrases qui s’enchaînent, le lecteur se retrouve rapidement à côté du narrateur. Comme une chanson de Vincent Delerm ou un film avec Vincent Macaigne, ce roman réussit à rendre l’extrêmement banal, romantique.

Sa modernité littéraire et son influence marquée pour les villes (son premier roman L’été slovène s’inspirait aussi de l’un de ses voyages) me semblaient intéressantes à interroger.

MXXI – Dès les premières lignes, j’ai été frappée par la modernité de ton roman, aussi bien dans la forme que dans les sujets que tu abordes. Tu intègres notamment des conversations SMS… Insérer ces technologies, c’était une volonté ?

C’est déjà dans Rimbaud : « Il faut être absolument moderne ». Je n’ai pris que récemment la mesure de cette injonction pour les écrivains. Il faut foncer dans le contemporain sans crainte, sans morale surtout. Avant de m’intéresser à l’écriture, j’étais et je suis toujours un ado comme tout le monde. J’ai un compte Facebook, Twitter… ce n’est pas parce que je me mets à écrire des romans que je vais me dire « oh non les écrivains, ils ne peuvent pas être sur des réseaux sociaux ». En parler dans mon roman est donc venu naturellement.

MXXI – Lève-toi et charme se déroule à Berlin. Tu as toi-même vécu un peu de temps là — bas. Tu as écrit sur place ou après être revenu en France ?

Jean Philippe Toussaint a publié il y a quelques années un petit livre vraiment intéressant qui s’appelait « L’urgence et la patience » dans lequel il parlait des ses techniques d’écriture et il disait, notamment, qu’il fallait être loin d’une ville pour écrire à son sujet. Je trouve ça très juste. Sinon, l’on reste un simple greffier des lignes telles qu’elles sont. Alors qu’à l’inverse, j’aime bien que la mémoire déforme et que l’imagination reforme. Déclasser pour reclasser en quelque sorte. C’est vraiment important dans mon travail d’écriture. Et comme je suis quelqu’un de très nostalgique, les souvenirs, la mémoire, l’imagination sont des moteurs pour écrire.

MXXI – D’où le fait d’écrire a posteriori donc ?

Oui ! Je pense que les écrivains ont envie d’être peintres pour la plupart. Ils doivent être inconsciemment nostalgiques de l’image. Certains écrivains vont se mettre devant un immeuble en se disant : « Je vais le décrire comme je pourrais le peindre ». Mais je ne pense pas que ce soit ça, l’écriture. Oui, ça peut être d’essayer d’avoir une vision réelle de quelque chose, mais elle se doit d’être originale. Elle doit surtout passer par la conscience. C’est d’ailleurs pour cela que la littérature est un art et non pas une simple addition de réalités.

MXXI – Ton livre comporte pourtant des passages de descriptions de certains lieux berlinois…

En évoquant Berlin, je voulais montrer des choses qui, à mon sens, donnaient une vision originale, mais aussi inédite de cette ville. C’est pourquoi j’évoque le fameux château d’eau, « la source de Berlin », la Wassertum, car c’est un bâtiment méconnu des Français qui possède une histoire très singulière. J’ai décidé d’y placer une intrigue, mais je ne suis jamais rentré dans ce bâtiment. C’est vraiment de la pure fiction. Ce qui m’ennuyait dans le fait de décrire Berlin, c’était de faire comme si elle était encore une ville exotique. Parce que l’énumération à la manière de : « J’y suis allé, j’ai fait ça », c’est une imitation de… Marco Polo ! Si l’on fait ça, nous sommes dans l’imitation du type qui revient de l’étranger et qui raconte sa découverte. Sauf qu’aujourd’hui tous les coins de la planète sont accessibles en moins de 24 h, ce n’est plus pareil, il faut le prendre en compte. D’écrire « Bon Berlin y’a ça puis ça puis ça » on n’est pas là pour faire des guides de voyage non plus ! (Rires) Enfin moi non en tous cas.

La « source de Berlin ». © Marc Fray

MXXI – Décidément les guides de voyage, tu n’aimes vraiment pas ça ! Dans tes deux romans, on en retrouve une critique plutôt ironique. C’est pareil pour la manière dont les gens visitent un musée d’ailleurs. Je me trompe ?

En effet. Je me méfie des moments où l’art devient un objet purement social. L’on se rend à une expo parce que tout le monde l’a vue, on respecte les tableaux en restant, à chaque fois, 5 secondes devant, en se demandant si l’on est resté assez longtemps. Non quoi ! Oui, l’art me passionne. Oui, j’adore la peinture. Mais je peux passer au pas de course dans une salle si certaines œuvres ne m’intéressent pas. Comme je peux rester une heure devant quelque chose qui me touche.

MXXI – Tu vois donc l’art comme une expérience qui doit t’apporter des sensations personnelles ?

Je pense que l’art doit nous élever au-dessus de la vie réelle. Si ce n’est pas le cas, c’est ennuyant. C’est comme toutes ces lectures à haute voix qui me paraissent parfois tellement longues… et très souvent d’ailleurs (Rires). Un soir, en sortant d’une lecture, je marchais, et, en une minute, il m’est arrivé 3 choses qui m’ont plus touché par leur beauté que cette heure ennuyante. Je me suis dit : « Putain je préfère tellement la vie réelle à cette espèce de simulacre d’art ».

C’est pour ça que j’aime bien le rap. Parce que les rappeurs ne déconnent pas. Booba, ça ne déconne pas (rires). C’est un mec qui veut que sa musique te reste en tête comme une sorte d’énergie. Alors, ça peut ne pas marcher bien sûr, mais, au moins, cette ambition existe. Le problème avec la littérature aujourd’hui, c’est que beaucoup d’écrivains ont renoncé à avoir un quelconque effet. Comme si le respect de la littérature passait nécessairement avant le reste, comme si tout devait être « grand et beau ». Je préfère les trucs qui font un effet. Je veux que les livres m’émeuvent, me fassent rire, pleurer, bander, chialer…

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MXXI – Pour revenir à la question des musées et de l’objet social qu’ils représentent… Tu penses que chaque personne qui se rend à une expo a réellement réfléchi à la raison de sa visite ?

C’est ma limite aussi. Je ne suis pas très spontané. J’ai parfois du mal à faire des trucs sans les « hyper réfléchir » par avance… Mais quand même ! J’étais à Vienne à une expo d’art contemporain et quand tu vois une armoire Ikea, tu te dis « Bon d’accord on a compris les gars, ça fait 100 ans qu’on a ça ». Encore une fois, je vais au Musée pour voir des choses que je ne vois pas chez moi. Ça me semble quand même être la revendication minime non ? (Rires). De même que j’ouvre un livre pour lire des choses que ma mère ne pourrait pas me raconter et mon frère non plus.

« Dora, elle n’aimait ou n’aimait pas, comme une enfant, se foutait des portraits et des natures mortes, arpentait les musées au pas de course, pouvait faire une exposition en cinq minutes et passer une heure devant un tableau étrange. Deux sortes d’excès contraires. » (Lève toi et charme, p.132)

MXXI – Tu recherches un peu de merveilleux en fait ?

C’est un peu ça. J’ai envie que l’art sublime la vie. J’ai lu un livre d’Alain Roger  intéressant sur la question, intitulé Court traité du paysage. Il part d’une idée de Montaigne : ce sont les représentations picturales et artistiques d’un lieu qui nous font le voir et l’apprécier. J’aime beaucoup cette idée qui paraît d’abord paradoxale puis qui est finalement assez plaisante. Et effectivement, c’est tellement paradoxal qu’Oscar Wilde en a fait un aphorisme : « Avant les impressionnistes, on ne voyait pas les brouillards sur la Tamise ». C’est une idée fructueuse.

MXXI – D’où ces moments où tu parles de la ville de manière poétique, romanesque, romantique ?

Oui et en même temps, ce que j’ai essayé de faire en filigrane dans mon livre c’était d’aller à l’encontre d’une certaine idée véhiculée par les guides de voyage. On ne peut pas nier qu’ils sont basés sur des clichés et des idées totalement fausses. Ils entretiennent un romantisme qui a pour postulat le fait que la ville dont ils parlent n’a rien de commun avec le reste, que chaque lieu est forcément unique, insulaire. Comme s’il y avait toujours une essence pour chaque ville. J’avais vraiment envie d’aller à l’encontre de ça.

Le cliché de Berlin serait d’écrire que l’on sort tout le temps, que l’on se prend des cuites monumentales, que tout le monde couche avec tout le monde… Ah oui, et que ce n’est pas facile d’entrer en boîte !

« (…) mes proches me demandaient comment était Berlin. Il m’incombait de trouver le mot juste pour décrire la ville, la saisir dans une coquille de noix. Pourtant, la tâche me semblait difficile, sinon impossible. Je n’étais même pas sûr, à Berlin, d’être à Berlin : où la quintessence de la ville pouvait-elle se saisir ? »

J’aime beaucoup quand la littérature prend parfois le parti de dégriser ce qui est boursouflé par les médias, le langage commun.

Ma conviction c’est que l’identité des villes est une construction sociale, c’est une invention. Sauf bien sûr dans certains cas d’insularité réelle. Comme le Japon, par exemple.

Nous avons du mal à accepter le fait que l’on assiste bel et bien à une uniformisation totale du continent alors on nie son existence. Aujourd’hui, on ne peut nier, par exemple, que l’Europe est la reine de l’Happy-Hour, que tout le monde fait la fête pareil. L’Europe est devenue une sorte de grande machine à festoyer. Ça me rappelle un néologisme de Philippe Muray : « le monde contemporain c’est le monde festivus ».

Dans mon roman, je me moque beaucoup de cette entreprise pour laquelle travaille le narrateur qui transforme tout en fête. À un moment, je dis : « c’était la fête, comme toujours. »

Par exemple, en ce moment, je ne supporte plus Michel et Augustin. Alors eux ! Ça m’énerve d’autant plus que leurs produits sont bons quoi. Mais pourquoi sont-ils obligés de faire ces pubs infantilisantes, d’avoir ce marketing, ce management horrible ?

MXXI – C’est que ça doit fonctionner…

Oui ! C’est ça le pire ! Cela participe à l’enlisement collectif. Il y a eu des moments quand même où la publicité contenait un aspect créatif et inventif non ?

Aujourd’hui, je pense que l’on va vraiment vers le cul et le minimalisme. Les nouveaux logos de MacDo c’est juste un carton avec une frite qui sort et on like. La Réduction « Ad Likum », mon dieu. (Rires). Le nouveau truc, c’est un hamburger composé de plein de petits likes.

hamburger like

Pareil pour Michel et Augustin. Eux, c’est à proprement parler du racolage à base de « mmmmh ». Est-ce que j’ai 4 ans ? J’ai l’impression qu’ils vont me faire l’avion avant de manger. Ils ne disent pas salariés, ils disent trublions. Et puis ce n’est pas une entreprise, c’est une aventure. Quand tu te fais licencier, tu quittes l’aventure ! J’ai lu quelques articles et visiblement dès que quelqu’un ne rentre pas dans leur délire « smile-cool-fun-working-goûter » (Oui, parce qu’ils font des working-goûters ! J’imagine qu’ils parlent anglais pendant leur goûter…) tu te fais remettre à ta place. Trublions oui, mais il ne faut pas trop troubler. (Rires)

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MXXI – Finalement ; et pour ne pas finir sur Michel et Augustin, au risque de leur faire trop d’honneur ; pour résumer, tu t’inspires de la ville pour en déconstruire les clichés ?

C’est un peu ça. L’on a tendance à créer du faux général à partir d’une somme de particularités, l’on essaye de créer l’essence d’une ville à partir de choses totalement disparates.

C’est drôle je me posais la question à Vienne l’autre jour devant la maison de Hundertwasser : qu’est-ce que cette maison a d’intrinsèquement viennois ?

Maison de Hundertwasser - Vienne
Maison de Hundertwasser – Vienne

Les questions du genre : « c’est comment Bordeaux ? ». Que devons-nous répondre ? Pour s’approcher de la vérité, il faut toujours aller vers le complexe, dès que nous commençons à discerner le complexe, a priori nous allons vers le vrai.

On ne se rend pas compte à quel point l’on vit dans un monde qui essaye de tout transformer en esprit. Comme l’esprit du 18e siècle. C’est aussi le cas avec les artistes, dès que l’on en tient 2, l’on dit que c’est un courant. Je préfère largement les individualités. Bien sûr, c’est bien si cela permet après d’aborder une complexité, il faut aussi une armature pour penser les choses…

Muray dit quelque chose d’intéressant sur la question. Est-ce que l’on n’aurait pas oublié, au fond, que les siècles, l’idée de siècle est une invention purement arbitraire, une convention que l’on a donnée au temps ? Contrairement à une journée qui commence et qui finit.

L’on assiste ainsi à des débats absurdes pour décrire les siècles. Cela a-t-il vraiment un fondement ? Les débats sur les villes, c’est toujours absurde.

Oui, car cela dépend de ce que l’on amène en arrivant dans une ville. Je sais que Berlin est considérée comme une ville de fêtards, je n’aime pas beaucoup la fête, pourtant j’ai bien aimé Berlin. En même temps, je ne vais pas non plus revenir en France en disant que Berlin n’est pas DU TOUT une ville de la fête. Tout dépend des expériences que l’on y fait, des gens que l’on y rencontre. Il faut essayer de sortir de sa subjectivité quand on veut porter un jugement sur une ville.


Lève-toi et charme / L’été slovène – Clément Bénech – Éditions Flammarion

Pour toi, qui est aussi « un ado comme tout le monde », voici son Tumblr et son Twitter.


Les références :

Jean Philippe Toussaint  / L’urgence et la patience, Editions de minuit, 2012

Alain Roger  / Court traité du paysage, Paris, Gallimard, 1997

Philippe Muray / Festivus, festivus, Conversations avec Elisabeth Lévy, Fayard, 2005

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