Voter Fillon : névrose, caprice ou désespoir ?

Par : Costanza Spina et Bérénice Cloteaux-Foucault

Il nous est arrivé récemment de nous poser une question qui semble idiote, mais qui repose sur plusieurs enjeux psycho-politiques : qui vote Fillon ?

Reformulons : mises à part les vingt premières fortunes de France que son programme arrangerait bien, à qui d’autre conviendrait de voter Fillon ? La réponse : pas grand monde.

Et si choisir le candidat des Républicains n’était autre qu’un signe d’appartenance sociale ? Un signe de “je veux être riche donc je me comporte comme un riche mais il n’en demeure pas moins que je ne le suis pas” ? Un désespoir, somme toute. Voter Fillon serait-il le symbole d’une triste utopie des presque riches ?

L’homme qui mise sur la logique, sur le bon sens et sur le pragmatisme, a en réalité une capacité surprenante à faire paraître évidente n’importe quelle pirouette intellectuelle. En lisant son programme, le réalisme derrière son projet nous a paru tellement cristallin qu’on a presque fait confiance à sa tronche rassurante et à son attitude calme.

Oui, Fillon a raison de faire appel à la rationalité des électeurs. Oui, son discours est simple et efficace. Présenté comme la seule voie viable pour sauver le pays, le programme de Fillon est soigneusement réfléchi… pour satisfaire la France qui va bien.

Plongée dans la tête des supporteurs de l’homme qui a su animer avec panache cette campagne au point de nous faire rivaliser avec l’Outre-Atlantique.

Le programme économique

Acrobate de la logique, aventurier du pragmatisme, Fillon propose un programme économique ra-tion-nel : travailler plus pour gagner moins. Vous ne voyez pas le sens du truc ? C’est normal, accrochez-vous.

Suivant une logique implacable, le Républicain mise tout sur les négociations patronales. Notoirement apaisé, le dialogue entre patrons et employés ne se base sur aucun rapport de force pouvant biaiser le résultat final, car c’est bien connu, patrons et salariés ont souvent les mêmes intérêts et objectifs : François a su penser à tout et se mettre à la place de tout le monde.

Le DRH d’Air France en rock star, fuyant la foule d’employés fanatiques voulant toucher son corps

François Fillon propose des mesures véritablement réalistes. On ne se refuse donc pas le plaisir d’aller les voir plus en détail.

Plus de flexibilité, plus d’autonomie, dit-il. Une France Uber et Foodora, en somme. Allez interroger vos livreurs préférés, vous verrez, c’est sympa comme contexte de travail.

La suppression de l’encadrement des loyers. La suppression de l’ISF. L’augmentation de la TVA (un impôt dit « indolore » qui le devient encore moins passé un certain seuil). La baisse des charges patronales et la baisse de l’impôt sur les sociétés. Encore une fois, François a su montrer sa capacité extensive d’empathie pour le patronat.

À cela s’opposeront les arguments traditionnels : si les riches deviennent plus riches, ils consommeront et cela se déversera sur le reste de la population. Appelez Liliane Bettencourt, je doute qu’elle ait envie de déverser quoique ce soit d’autre que son regard vide.

(Veuillez rester focus sur le discours malgré ce choix musical inédit) :

Fillon souhaite rendre les allocations chômage dégressives et sanctionner le deuxième refus de proposition d’emploi. Mais premièrement, la cohérence des propositions de Pôle Emploi frôle des fois le surréalisme. C’est comme l’histoire du monteur cinéma qui se retrouve monteur de carrosseries… Deuxièmement, aller chercher l’argent chez les chômeurs en taxant moins les patrons est aussi logique que François qui va à la Soupe populaire pour nourrir Pénélope.

C’est aussi logique que d’imaginer que la France est la Suisse, que les français sont 5 millions au lieu de 60, qu’il n’y a pas de classes populaires et qu’en somme, la vie est un long fleuve tranquille – de fait, l’arrivée du sarthois providentiel était annoncée dès 1988.

Voter Fillon c’est en fait voter pour renforcer la loi travail. Pour tous les anti-hollandistes acharnés, on atteint le sommet de la contradiction. Un quinquennat critiqué, mou, catastrophique : voilà comment les fillonnistes le décrivent. Qu’ils n’oublient pas que François n°1 a simplement posé les bases pour François n°2.

Un regard plein de tendresse et de sourcils au beau milieu de la tempête

Bref, si vous ne gagnez pas au moins 25.000 euros par mois et que vous votez Fillon, posez-vous des questions sur votre prédisposition au masochisme, ou bien parlez à votre psy de votre tendance à vivre dans un déni névrotique de la réalité. C’est le moment de prendre du temps pour vous et, pourquoi pas, de vous mettre à l’acupuncture. C’est bien l’acupuncture.

Le programme social

Là par contre, tout part à vau-l’eau. Après analyse du programme économique, il paraissait déjà compliqué de vouloir voter Fillon quand on n’est pas – bingo ! – un homme blanc hétérosexuel de plus de 50 ans CSP + gagnant plus de 25 000€ par mois.

Lorsqu’on se penche sur les raisons qu’ont certaines catégories de voter pour le programme social de François, ce n’est plus une roue libre dont on parle, mais d’un frisbee géant et aiguisé qui s’apprête à tout raser sur son passage.

  1. Voter Fillon et être une femme c’est comme se couper les jambes pour arrêter de s’épiler. Il y consacre peut-être huit pages dans son programme, mais il oublie de mentionner le droit à l’avortement, ce qui ne présage rien de bon. Il en profite tout de même pour parler d’Islam radical. On sent une légère obsession.
  2. Voter Fillon et être jeune c’est comme avoir hâte d’atteindre les soixante-dix balais pour faire des compétitions de kart en fauteuil roulant. Sérieux les copains, amusez-vous dans la vie, osez la décontraction et la rigolade.
  3. Le mouvement gay pro-Fillon est aussi crédible que les théories scientifiques des frères Bogdanov. Chez Civitas, ils ont désormais remplacé les t-shirt groupie avec la tête de Marine par des polos rendant l’hommage à François, qui a accompli le bel exploit de dépasser la fermeture d’esprit du Front National sur le sujet.
  4. Avec François à l’Elysée, des membres de Sens Commun siégeraient peinards au gouvernement… en avons-nous vraiment envie ?

Bref, si vous souhaitez véritablement soutenir un François, dirigez-vous vers le Vatican car même là-bas ils ont l’air plus ouverts d’esprit.

Guerre de coolitude entre François

Fuck la justice : le côté punk du filloniste

C’est ici que nous entrons dans le cœur du monde merveilleux et logique de François Fillon. Si nous parlions plus tôt d’un déni névrotique de la réalité, il devient ici exponentiel. Bienvenue dans la vie d’un fillonniste : une planète dramatique où rien n’a plus de sens car tout est complot. Analyse détaillée, parfois méchamment gratuite.

  1. “Je vote Fillon parce que de toute façon tout le monde est pourri”. La fine réflexion de l’électeur filloniste atteint ici son apothéose. D’où peut-on se dire qu’entre avoir mal au ventre et manger sa propre merde, la seconde option est la plus judicieuse ?
  2. Voter Fillon parce que « les médias s’acharnent contre lui » c’est essayer de se la jouer punk en portant des Stan Smith. C’est aussi rebelle que de faire sa crise d’ado en demandant à papa l’argent pour s’acheter la coke.
  3. Défendre Pénélope Fillon qui se lève tous les matins terrifiée par les perquisitions est presque aussi ridicule que de plaindre François qui n’arrive pas à mettre assez d’argent de côté chaque mois.
  4. Fillon veut “obliger la publication des liens de parenté” entre parlementaires et collaborateurs. Là François déconne un peu. C’est comme si le PDG de Charal défendait la cause des petits porcelets castrés à vif.
  5. Mais la punchline préféré du filloniste est sans doute le classique « mais les médias sont tous de gauche ». Dépourvue de toute objectivité, cette phrase rappelle tristement un Silvio Berlusconi accusant le vague « danger communiste » de l’empêcher de faire son travail (= bunga bunga). Voilà, on va rafraîchir la mémoire aux théoriciens du complot crypto-médiatico-gaucho :

Si vous considérez que Bettencourt, Arnault, Lagardère, Pinault, sans oublier Bolloré, Dassault & friends, ont des têtes de gauchos, le Front National doit être à vos yeux la droite modérée parfois sympathique.

Défendre Fillon face à ces scandales pose deux soucis majeurs. On retrouve alors deux sortes d’électeurs. Tout d’abord, ceux qui acceptent totalement l’impunité politique. Les soutiens de Fillon gagnant moins de 25 000€ par mois trouvent ça normal de continuer à faire campagne. Ils dissocient complètement la réalité politique de leur réalité quotidienne.

Il nous est difficile, à nous tous, de réaliser ce que signifient ces affaires, ces sommes d’argent faramineuses qui ont circulé de main en main sans aucun souci. Un peu comme quand nous tentons d’imaginer l’espace et les autres galaxies finalement. Sauf que là, on parle d’un potentiel Président de la République. Et d’argent public, n’oublions pas. Inquiétons-nous donc pour ces électeurs proches du burn-out dont Fillon se moque ainsi ouvertement.

Enfin, on retrouve nos fillonistes vivant dans le déni. Et c’est là le plus problématique, parce qu’on ne parle plus d’accepter une possible réalité sociale ou encore économique : on bascule dans la théorie du complot. Ces électeurs ne parlent plus des “affaires” mais bien d’un “acharnement médiatique”. Ils ne parlent plus des casseroles car de toute façon “il n’a pas encore été condamné” et nous n’avons pas de “preuves”. Même défense que Sarkozy jadis, et regardez où ça nous a menés. C’est comme ceux qui disent « on ne sait pas si Assad a utilisé l’arme chimique, on ne peut donc pas encore l’accuser ». On devrait tatouer la couverture de Libé sur les paupières de ces personnes.

Le problème avec le complot, c’est que peu importe l’évidence, l’idée est implantée et chaque nouvel élément ne fera que conforter cette vision. Il annule tout esprit critique. Il laisse la place au personnage et à son récit inventé plutôt qu’à la réalité de ce qu’il fait. Encore plus grave, le complotisme remet en question le système judiciaire, laissant le pouvoir… sans contre pouvoir, et donc libre d’être exercé de manière absolue.

Notre folle course dans le monde ensoleillé du filloniste touche à sa fin. Sentez-vous ce tournis ? C’est normal, trop de galipettes dans votre cerveau qui s’approche maintenant de l’implosion.

Le problème de voter Fillon n’est pas le fait d’être à droite. C’est premièrement, le fait d’accepter, par refus de réfléchir, la malhonnêteté politique. Quand l’électeur commence à tolérer l’illégalité et l’abus social, la porte est grande ouverte aux pires catastrophes collectives.

Tout en voulant respecter la présomption d’innocence, qui dans ce pays peut encore sérieusement croire que ces histoires d’emplois fictifs ne sont pas vraies ? À quel point doit-on s’enfoncer dans le déni pour ne pas se rende compte que voter pour un mec qui est mis en examen n’est pas du tout normal ? Mais quelle est donc cette vision du monde où, pour ne pas se prendre la tête, on l’enfonce sous le sable brûlant de ses contradictions ?

Voter Fillon par protestation, par haine des « gauchos » et des médias, n’est autre qu’une radicalisation construite sur la rage, la frustration et l’ignorance. Au fond, c’est un énervement désespéré contre toute forme de réflexion remettant en question une zone de confort.

Il est trop simple d’utiliser le Front National comme limite à ne pas franchir. Les limites se restreignent, jusqu’à ne laisser à la droite qu’une vague image fréquentable.

Alors filloniste, toi qui ne lis sûrement pas ce magazine de prétentieux, ce média horriblement indépendant, toi qui méprise notre travail par peur de sortir de ta bulle où tout est beau et gentil, toi qui vis dans la névrose et le déni, toi qui ne nous entendras jamais : on te souhaite, seul dans ton isoloir, de trouver la force de t’aimer un peu plus et de voter blanc plutôt que d’accepter la bastonnade à la cravache cloutée qu’est le programme de François Fillon.

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