Mais tu es qui toi Hyacinthe ?

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© Kevin Elamrani-Lince

Hyacinthe, ou Hyahya pour les intimes, est un rappeur parisien de 24 ans, membre du crew DFH DGB qu’il forme avec le rappeur L.O.A.S et le producteur Krampf. Le 29 septembre est sorti son premier album Sarah, après déjà plusieurs mixtapes, qui ont chacune fait plus de bruit que la précédente.

Sarah, premier album de Hyacinthe, mais loin d’être son premier projet musical, c’est une avancée dans le réel, le concret. Lui qui avait déjà plusieurs fois évoqué sa petite amie dans ses sons, notamment dans sa mixtape précédente, Sur la route de l’Ammour 2, lui accorde cette fois-ci le nom de son album et du premier titre, une ballade mystique aux mille influences.

Avec Sarah, Hyacinthe arrête les métaphores pour nous amener sans détour dans son intimité. S’il avait déjà évoqué avec beaucoup d’imagerie ses conflits familiaux, il dédie dans cet album un son à son père et à leurs relations difficiles.

C’est l’émotion qui prime dans cet album, qui se pose comme un recueil baudelairien dans sa mélancolie. Il a pourtant été entièrement composé sans aucun son organique. Joli paradoxe, qui montre bien que nous sommes entrés dans une nouvelle ère. Pour Hyacinthe, c’est comme ça qu’on fait de la musique aujourd’hui. « Tous les jeunes de sa génération font des prods, tâtent les logiciels de sons, et c’est une bonne chose. » Il se réjouit du niveau de textures de son que l’on arrive désormais à atteindre avec cette aide : « On fait la même chose que ce que l’on faisait avec des instruments, mais en mieux. On est passé du piano au synthé, comme on était passé du clavecin au piano il y a quelques siècles. »

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© TBMA

Et puis l’avènement de la musique d’ordinateur, c’est aussi la démocratisation de la production musicale d’une certaine manière. Même si Hyacinthe rappelle que comme de tous temps, « ce sont les meilleurs qui restent, et il faut qu’on continue à exploiter de nouveaux outils pour faire de la musique toujours plus novatrice. »

Le rap est un genre musical particulièrement gourmand qui se nourrit beaucoup des influences qui peuvent l’entourer ; mais quand on demande à Hyacinthe s’il lui semble difficile aujourd’hui, de détoner, d’être original, innovant avec tout ce qui se fait déjà, il répond qu’il ne se pose pas la question. Ce sont ses goûts, très éclectiques, du plus underground au plus populaire, qui rendent sa musique unique.

Hyacinthe écoute vraiment de tout, de la variété française à la musique électronique, en passant par la pop américaine. L’album de Justin Bieber est d’ailleurs un de ses préférés du moment : « Le secret, c’est d’enlever toute barrière, toute distinction entre les influences musicales pointues et les plus populaires. Lorsque l’on décontextualise un peu, on se rend compte qu’il y a parfois plus d’audace dans un hit de Rihanna que dans une production hyper underground. »

Avec Sarah, Hyacinthe n’a pas peur de se mettre à nu et d’exposer ses désillusions sur le monde. Il évoque le sexe, l’amour, la mort avec beaucoup de cynisme et de sincérité. Pour lui, c’est ça la musique. Il se sent meilleur et plus crédible quand il écrit à la première personne, en allant toujours plus loin dans l’intimité, en témoigne les références explicites à ses relations compliquées avec son père dans  “Sur mes paumes”.

Parler en « nous » ne l’intéresse pas : « C’est cool si des gens se reconnaissent dans ma musique, et si ma musique peut aider à soigner tant mieux, mais ce n’est pas pour autant que je me sens un rôle de porte-parole des jeunes déprimés de France… »

Quand on lui dit que ses écrits ressemblent à un mélange entre la douce-amertume d’Oxmo Puccino et la poésie de Booba, il sourit. Ce sont deux rappeurs qu’il écoute énormément. Hyacinthe essaie d’accepter l’absence de sens, dans ce monde : « On est un peu des souris qui courent partout, mais trouver de la poésie dans tout ça permet de survivre. »

Il y a beaucoup de beau monde qui a posé sur Sarah, et si certaines collaborations sont nouvelles, comme avec King Doudou sur “Le regard qui brille” et “Ma belle”, la plupart des artistes que l’on peut entendre sur l’album avaient déjà travaillé auparavant avec Hyacinthe et font partie de son entourage. Ammour, Jok’Air et bien sûr Krampf et L.O.A.S les autres membres de son groupe DFH DGB.

Il n’aime pas trop travailler avec des gens qu’il ne connait pas : le fait d’être déjà potes aide à l’échange, et collaborer sur une musique : « C’est comme une partie de ping-pong, il faut du retour. » Faire un feat. sur lequel chacun enregistre son couplet de son côté, ça ne l’intéresse pas. Sur “La nuit les étoiles” Hyacinthe et Jok’Air ont trouvé la structure ensemble, et cette alchimie se ressent en effet vraiment à l’écoute.

La collaboration avec The Pirouettes sur “Avec nous”, est plus étonnante. C’est le réalisateur Kevin Elamrani-Lince qui les a présentés. Puis la magie a opéré. Le feat. est un des sons le plus rap et sombre de l’album. Tout cela a finalement beaucoup de sens : Hyacinthe écoute beaucoup de pop, le duo de chanteurs écoute beaucoup de rap. Ils se sont vite compris. “Avec nous”, c’est la version moderne et estivale des traditionnelles collaborations entre un rappeur et une chanteuse de r’n’b. C’est un peu un Oxmo Puccino feat. K’Reen, mais dans une autre dimension, un autre univers.

Quand on demande à Hyacinthe ce qu’il pense de Paris, cette ville sans étoiles, on se rend vite compte qu’il ne fait pas partie de ces rappeurs parisiens chauvins, qui ne quitteraient leur fief pour rien au monde. Pour lui, Paris, c’est un simple espace géographique, mais il reste conscient d’être très parisien. « J’ai besoin d’y être pour sa musique, mais le froid, l’atmosphère me dérange quand même. » Il craint le microcosme parisien, qui peut rendre fou assez rapidement. Il l’a compris quand il a commencé à être reconnu dans certaines soirées : « Ça aurait pu me monter vite à la tête. »

Est venu le sujet d’une Master-class avec Orelsan sur France 4, diffusée en 2014. Sa première apparition à la télévision, et une de ses premières scènes. L’évocation de ce souvenir le fait rire (un peu jaune), il en parle comme un épisode « sombre ». Mais cette archive a le mérite de mesurer l’évolution, le chemin artistique parcouru en 3 ans. « Aujourd’hui, je suis conscient d’être mille fois plus fort qu’à l’époque. Et puis ça m’a permis d’être confronté rapidement au malaise télévisuel qui s’instaure sur chaque plateau d’émission générique, quand un rappeur est invité. »

Hyacinthe espère un renouvellement de génération dans le paysage audiovisuel français : « Le rap est la musique la plus écoutée en France, et pourtant, il y a encore une incompréhension énorme de la part des journalistes et présentateurs. » Le rap a en effet été toujours accueilli en France sous un angle social, alors que si la politique a toujours été une partie du genre, le rap ne s’est jamais réduit qu’à ça. « Du coup, dans les médias classiques, on n’en parle que sous un aspect social parce que c’est tout ce qu’on connait. Si cela a du sens de parler politique quand tu interviewes IAM, ça en a beaucoup moins quand Kaaris est invité. » Selon lui, il y a un certain mépris, et aussi un peu de racisme dans ce phénomène. On refuse aux rappeurs, encore plus s’ils sont noirs ou arabes, le droit d’être seulement des artistes. On ne pose pas les mêmes questions à Booba ou à Benjamin Biolay, sur un même plateau télé, alors que les deux sont des légendes de la musique française.

Dans “Avec nous”, il évoque un « Nekfeu avec de la drogue dure », référence au soin que prend ce dernier à toujours rappeler à son public qu’il ne touche pas à la cocaïne. « C’est cool que Nekfeu prenne politiquement position pour des trucs, mais je trouve dommage que l’on oblige les artistes à le faire, sous prétexte qu’ils ont de l’influence sur leur public. »

Finalement, on prend les gens pour des cons, tout simplement.

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