En mode résistance

Le happening de Karl Lagerfeld

Septembre 2014, le défilé haute couture de la vénérable maison Chanel se clôt par un événement inédit : une manif féministe de bon ton, pancartes assorties aux tailleurs. L’événement défraie la chronique, on ne s’y retrouve plus très bien entre la qualité du tweed, Instagram et les problématiques d’égalité des droits… Trop frivole la mode pour être engagée ?

Penser la mode et le concept de résistance ensemble ouvre un vaste champ (de bataille) de perspectives. Considérons que la mode est un medium parmi d’autres. Certes l’habit ne fait pas le moine, mais l’espace de liberté qu’elle offre nous permet de faire dialoguer sans cesse notre identité et les codes de la société. En ce sens, vivre la mode est déjà un engagement. Et c’est parce qu’il est question de définir ce qui est acceptable ou pas, et donc de liberté (d’expression), que les vêtements ont un tel pouvoir.

Rejeter le vêtement et libérer les corps

L’histoire de la mode est jalonnée de moments esthétiques militants. Elle est intimement liée à la libération des interdits qui pesaient sur les corps féminins. Et libérer le bas comme le haut du corps a demandé aux pionniers une bonne dose de courage pour conquérir la liberté de se vêtir. Les vêtements emblématiques du XXème siècle ont cristallisé les revendications des femmes en lutte contre le patriarcat. Chanel jouit en ce sens d’un patrimoine exceptionnel qui légitime en partie le happening de Karl Lagerfeld.

Coco Chanel
Coco Chanel « Non mais »

C’est Paul Poiret qui dessine le premier des collections pour des femmes aux bustes libérés. Le corset constitue étrangement un symbole de la femme libérée, grâce au travail de Jean-Paul Gautier notamment. Brillant retour du stigmate, d’un corps enfermé par un carcan de normes, l’objet est devenu une armure des temps modernes. Geste de légende presque littéralement car peu le faisaient, le « bra burning » (le brûlage de soutif) des féministes américaines dans les années 60 illustre bien le rejet des exigences de séduction associées au port de ce sous-vêtement.

Par ailleurs, on a oublié bien facilement que porter un pantalon dans ces mêmes années 60 avait encore un parfum subversif, que la mini-jupe a dû batailler pour être acceptée. Les années 80 ont apporté un nouveau souffle au vestiaire de la femme active, concept résumé par la formule de « power dressing ». L’image de la guerrière moderne en tailleur s’est dégagée petit à petit à tel point qu’elle fait partie du décor pour nous. Force est de constater que les vêtements qui étaient révolutionnaires à leur époque et pour leur adéquation avec un désir d’émancipation, sont indémodables…

Grace Jones, Mugler
Grace Jones, égérie 80

Pourtant le port de certains vêtements ne reste pas anodin, comme la jupe pour homme… Que dire des interdits qui pèsent encore sur le corps des hommes et des femmes à travers le Monde ? Le phénomène des slut walk  en 2011 (ndlr : mouvement de contestation mondial déclenché suite aux propos tenus par un policier américain qui conseillait aux étudiantes « d’éviter de s’habiller comme des salopes si elles ne voulaient pas se faire agresser ») est l’exemple le plus criant de la fragilité de ces acquis. 1961-2011 : même combat pour pouvoir sortir en minijupe sans risquer sa peau?

La mini jupe, un combat des sixties
La mini jupe, le combat des sixties

Mode de combat : militantisme de la tête aux pieds.

« La première femme qui a dessiné un trait sur sa jambe pour simuler la couture d’un bas a fait un acte de résistance » a dit un jour Christian Lacroix. L’élégance et l’audace dans ce contexte de Résistance historique souligne la capacité d’inventer de nouvelles formes de chic envers et contre tout : le secret d’un style bien trempé est tout autant dans l’attitude. Certains vêtements ont un passé beaucoup plus riche et  tumultueux qu’un simple produit H&M, comme le béret du Che, le keffieh porté à tort et à travers lorsque j’étais au collège … La mode offre la possibilité d’exister comme individu créatif mais aussi en groupe.  On s’approche alors de l’uniforme, les affinités politiques et styles de vie sont visibles au premier coup d’œil grâce à un costume assorti. Les jeans déchirés véhiculent aujourd’hui un parfum rebelle plus qu’aseptisé, parfum de rébellion qu’ils ont pourtant eu lorsque des hippies ou des punks les portaient.

Les références peuvent être plus ou moins subtiles, mais le tee-shirt imprimé tient une place de choix dans le dressing d’une mode engagée. L’iconographie de ce vêtement est très riche, car il permet d’afficher simplement un message depuis que l’impression s’est largement démocratisée. Certaines icônes peuvent être portées tous les jours d’Angela Davis à Che Guevara. Ce site propose même de visualiser les tee-shirts militants réalisés partout dans le monde en faveur des droits des LGBT : http://www.wearinggayhistory.com/

Stop racism
« Stop racism »

Encore en septembre 2014 défilait une collection antiracisme sur le runway de Walter van Beirendonk. Certes, la mode milite ouvertement pour certaines causes plus que d’autres : la lutte contre le sida, le mariage pour tous, le racisme … Mais à l’argument général qui voudrait que nous soyons dans une époque largement dépolitisée, les réseaux sociaux imposent une information en continu et donc une nouvelle conscience du créateur. L’engagement persiste sur les problématiques d’égalité des droits mais de plus en plus, la question de la durabilité de l’industrie de la mode préoccupe. Un an après l’écroulement du Rana Plaza au Bangladesh, en mai cette année le documentaire « The True cost » sortait sur écran (http://truecostmovie.com/). Il y a clairement une tension entre le potentiel artistique et engagé de la création, et le consumérisme impératif induit par notre système de consommation …

« The true cost »

Mode de consommation impropre

La résistance c’est une idée d’endurance, à contre-courant de la culture de l’instantané que nous connaissons. Quelques designers ont su allier leur création artistique avec leur engagement, comme Stella McCartney qui n’utilise plus de cuir, de fourrure et favorise des matériaux biodégradables sans en faire le cœur de sa stratégie marketing. La « mode éthique » ne pourra pas être une simple tendance et ne devrait pas être sur le long terme désignée comme telle, elle devrait juste être « normale ».

Les réalités de l’industrie textile sont toujours les mêmes depuis 50 ans, la catastrophe écologique ne trouve pas de solution et nous, les consommateurs nous somment face à des produits qui ne nous font pas rêver. Pas étonnant que le normcore (ndlr : tendance qui consiste à s’habiller le plus simplement possible) fleurisse. L’esprit contemporain de la résistance est dans l’adaptation à un monde qui change et une tentative de sauver la mode d’elle-même.

Le système marketing et la présentation standard des produits sont remis en question grâce à des initiatives et des personnalités qui s’entêtent. Des changements sont visibles dans le monde du mannequinat. Madeline Stuart, atteinte du syndrome de Down défilera à la fashion week de New York cette saison et elle n’est pas tout à fait la première… La diversité des profils et silhouettes se répand sur les podiums.

Madeline Stuart
Madeline Stuart

Mais les efforts ne doivent pas s’arrêter aux premiers succès sous peine de n’être qu’une image d’Épinal pour se donner bonne conscience. Et pour exemple, on peut traiter de la question du racisme. Dans une vidéo choc réalisée en 2008, (https://www.youtube.com/watch?v=kLYaAS5N6SQ) Naomi Campbell et Nick Knight dénonçaient de concert le cruel manque de beautés noires lors des défilés. Dans une discussion filmée et postée il y a deux mois sur Youtube, ils évoquaient le peu de changement dans l’industrie depuis. « Je n’ai pas travaillé vingt ans pour être une tendance. » résumait amèrement la mannequin… C’est aussi cette apathie qui a poussé Bethann Hardison, ancienne mannequin à rejoindre les rangs des fashion activits.

Grace Jones et Bethann Hardison, à New York en février 2009 avec African Fashion Collective
Grace Jones et Bethann Hardison, à New York en février 2009 avec African Fashion Collective

Résistance rime avec résilience, une démarche de long terme à contre-courant  de la facilité du présent. C’est rechercher l’essence pour résister au temps. C’est plus que d’actualité, c’est résumer l’aspiration à un renouvellement. Même si tout a déjà été dit 100 fois, il faut marteler encore et encore les messages pour que de petits changements se produisent.

Les vêtements et les couturiers ont toujours su encourager et accompagner les changements, habiller les héros de demain. Résister avec la mode, c’est être idéaliste avec la dose de lucidité nécessaire pour ne pas être un consommateur d’images désespéré.

image_pdf
Spread the love !
  •  
  •  
  •   
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
More from Apolline Bazin

En mode résistance

Septembre 2014, le défilé haute couture de la vénérable maison Chanel se...
En savoir plus

1 Commentaire

  • Comme annoncé sur l’article « Chéri, tu mets une jupe ce soir? », je suis passé lire votre article. Je suis moins connaisseur et moins concerné aussi, et pour cause, mais j’aime votre façon de rédiger et la passion qui vous anime. A suivre donc…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *