‘Elasticity’, l’incontournable nouvel album de Buvette. Rencontre

Buvette. Un nom bien intrigant pour une personnalité qui ne l’est pas moins. C’est autour d’une bière dans l’antre même de la création d’Elasticity – son studio aux allures de cave arty underground au Point Éphémère – que nous avons eu l’opportunité d’en savoir un peu plus sur la genèse de ce projet ainsi que celle de ce nouvel album, sans doute l’un des meilleurs qu’il nous ait été donné d’écouter cette année.

Manifesto XXI – Tu es originaire de Suisse, comment as-tu atterri ici à Paris, et comment cela s’est-il organisé par rapport à la conception de ton nouvel album ? 

Ça fait trois ans que je travaille avec Pan European Recording. On a fait un disque ensemble avant, The Never Ending Celebration, et puis l’an dernier vers le printemps j’ai commencé à faire les premières maquettes d’Elasticity. Tout a été enregistré dans cette pièce. En septembre 2015 je suis venu habiter ici pour finir les enregistrement et le mixage. Donc ça fait un an que je suis à Paris.

Je suis venu ici pour enregistrer le disque, mais aussi pour monter un groupe, parce qu’en composant ce disque, c’était assez clair pour moi qu’en live j’allais quitter la formation solo synthé/boîte à rythmes/voix dans laquelle j’étais depuis sept ans.

Donc ce disque, qui est beaucoup plus instrumental, pour moi il devenait clair dès sa conception qu’en live il serait joué avec un groupe, qui peut être à géométrie variable, inclure des guests, des remaniements complets des morceaux… Garder une vraie liberté, mais avec un jeu de groupe.

Manifesto XXI – De quand date la création de Buvette ? 

Le début c’est vraiment 2009, et le premier album est de 2010. Ça a toujours été un projet solo. Je jouais en groupe avant, comme batteur. J’ai joué dans plusieurs formations, plus rock, puis en 2010 j’ai quitté ma formation pour fonder un vrai projet solo. Je voulais être dans le noyau même de la conception de la musique, je pouvais enfin libérer toutes les mélodies que j’avais en tête.

Au début du projet j’ai vraiment tout fait tout seul, le disque est sorti sur mon propre label, je bookais moi-même mes concerts… Chemin allant, j’ai eu des nouvelles envies.

J’ai enregistré les trois premiers albums avec la même personne, qui est un pote d’enfance, toujours un petit peu de la même manière, et cette fois-ci je voulais renouveler mes méthodes de travail.

Tout a changé, avant je faisais ma musique seul, alors que là j’ai composé dans cette pièce, et que je compose ou que j’enregistre il y avait toujours un peu de monde qui traînait, des gens qui donnaient leur avis… Je me confrontais directement à des gens que je ne connaissais parfois même pas. C’est une dynamique super différente, qui ne serait pas apparue avant. Pour moi, jusque-là, ça devait rester un projet solo, où je puisse mettre tout mon matos dans une valise et partir jouer n’importe où.

Là après quelques années, j’ai à nouveau envie de jouer avec des gens parce que je pense que rien ne remplace le moment ou deux, trois ou cent personnes sont complètement connectées autour de la musique. C’est un moment où tu sors du temps, c’est le truc le plus incroyable, il n’y a plus de notion de rien, tu joues et tu parles juste avec les instruments. C’est quelque chose qui n’apparaît jamais dans un projet solo. C’est quelque chose d’unique de jouer en groupe, et comme la base des morceaux d’Elasticity est la batterie, des boucles que j’enregistrais dans ma cave, à partir de ce moment-là si on faisait ce disque et qu’il allait dans ce sens ça allait être un groupe en live, car je ne voulais pas balancer des samples de guitare, basse, batterie… J’aurais pu le faire, mais je préfère ce parti de le retranscrire de la manière la plus honnête possible.

Manifesto XXI – Quels ont été les instruments clés de l’enregistrement de ce nouvel album ?

L’élément fort de mes compositions a toujours été la batterie, mais je n’avais jamais enregistré de bassiste avant par exemple. Là le bassiste de l’Impératrice est venu enregistrer sur plusieurs morceaux, Nicolas Villebrun de Poni Hoax et Society of Silence est venu faire des guitares…

Manifesto XXI – Mais c’est toi qui composais les lignes musicales, ils étaient plutôt dans une posture d’interprétation ?

Oui, je les guidais vers ce que je voulais, j’ai beaucoup enregistré de prises, édité ensuite… D’ailleurs les musiciens du disque ne sont pas ceux qui jouent en concert avec moi maintenant.

Manifesto XXI – Qu’est-ce que tu vas jouer toi comme instruments en live ?

Le but avec ce nouveau live c’était de me libérer des machines. Là je chante et je fais du synthé, plus quelques effets.

Manifesto XXI – Tu le qualifies d’album « instrumental », quelle place y occupe donc la voix par rapport à tes sorties précédentes ?

En fait il y a de la voix sur presque tous les morceaux, « instrumental » je l’entends dans le sens de l’orchestration. Ce n’est pas une boîte à rythmes, c’est organique, ce sont de vraies personnes qui jouent ensemble. Ce n’est pas de la programmation, contrairement à ce que je faisais avant.

Manifesto XXI – C’est un disque plus proche de l’univers « musicien » que « producteur » ?

Non, c’est le parfait alliage justement, c’est le producteur moderne ! Dans le disque il y a une danse et une relation d’amour entre boîtes à rythmes et batterie, ça crée un vrai contraste chaud/froid, analogue/numérique…

Manifesto XXI – Quel rapport entretiens-tu avec l’aspect littéraire de ton projet, les titres, les paroles… Pourquoi « Elasticity » ? 

Les textes sont vraiment importants pour moi. Ils viennent à la fin, bien qu’assez souvent je sais de quoi je vais parler en entamant le morceau.

Elasticity c’est le premier album où il y a une vraie trame, une histoire. Ce n’est pas un opéra rock, mais il y a un thème général. On est à la place d’un personnage qui va chercher à quitter un environnement assez claustro, étouffant, il ne connaît que ça, il sait qu’il y a un ailleurs, il le cherche et il le fait par le déplacement physique dans certains morceaux, tandis que dans d’autres c’est purement mental. Elasticity c’est l’élasticité du temps, des pensées, des sensations, de tout ce qui peut changer. L’idée est de donner une vraie importance aux rêves et aux sensations, de créer son propre monde ou une proposition de monde où ce n’est finalement pas comme on croit que c’est. C’est une ode au pouvoir d’évasion possible par la pensée et les sens.

Manifesto XXI – Quels rapport entretiens-tu dans le cadre de ta musique au cinéma et à l’image ?

Je ne suis pas un grand cinéphile, même si j’adore ça, je n’ai pas du tout cette mémoire et ce souci des détails que je peux avoir pour la musique : qui a enregistré quoi, avec qui, en quelle année… Par contre j’ai une formation de photographe, c’est le seul métier que j’ai appris, et bien que je ne pratique pas la photo aujourd’hui, je reste très sensible à l’image. Entre guillemets, mon travail photographique depuis huit ans, c’est de la musique.

Manifesto XXI – Quel a été le déclic pour passer de la photo à la musique ?

Il y avait une option photo que j’ai suivie durant mes deux dernières années de lycée, je passais tout mon temps dans le labo. Je suis sensible aux images, aux peintures, aux œuvres d’art, tout ça m’intéresse, mais la chose à laquelle je suis le plus sensible, celle que je trouve la plus directe, pure et universelle, c’est la musique.

Manifesto XXI – Mais tu faisais déjà de la musique avant ?

Je faisais de la musique depuis l’âge de 14 ans, puis j’ai écouté beaucoup de musique avec mes parents quand j’étais petit. Personne n’était musicien dans ma famille, mais j’ai été imprégné d’énormément de choses, en plus mes parents voyageaient beaucoup donc ils ramenaient aussi des cassettes de l’étranger.

Manifesto XXI – Tu as aussi suivi des cours de musique en école ?

J’ai pris cinq ans de cours avec un prof de batterie italien, qui est un homme que je respecte beaucoup et qui m’a appris énormément de choses. Il a sillonné l’Italie avec des groupes de jazz, puis joué dans des orchestres symphoniques en tant que percussionniste… Il est installé en Suisse depuis trente ans, donc c’est comme ça que je l’ai eu comme prof. Il donnait des cours dans une école de musique de village des Alpes vaudoises… Il avait une pédagogie géniale, c’est le seul prof de musique que j’ai eu, et il m’a un peu tout appris. Je lui dois aussi une grande ouverture d’esprit en matière de musique.

Manifesto XXI – Tu n’as pas suivi à côté de cours purement théoriques de solfège ?

J’ai essayé pendant un mois et demi et ça ne me parlait pas du tout… Encore aujourd’hui quand on répète avec le groupe j’ai du mal à communiquer solfégiquement. Par exemple pour le piano, j’en joue grâce à des sortes de dessins mentaux, comme on joue d’un sampler, c’est beaucoup plus visuel que théorique. Dans ma musique tout se fait à l’oreille, de manière instinctive et empirique.

Manifesto XXI – Comme tu n’es pas ni Parisien ni Français à la base, que penses-tu de la scène musicale que tu as découverte depuis ton arrivée ? Est-ce que tu te rattaches à certains courants, dynamiques ?

Je me rattache énormément à la dynamique de mon label, qui m’a permis de rencontrer beaucoup de musiciens qui sont avant tout ceux du label, avec lesquels beaucoup de collaborations sont nées dans tous les sens. Il y a plein d’échanges et pour moi c’est vraiment très précieux. Après j’ai découvert beaucoup de lieux et d’artistes qui me plaisent, dans des spectres différents.

Manifesto XXI – Tu as vu ton arrivée ici comme quelque chose de stimulant ?

Oui bien sûr, parce que je viens de Suisse romande, où il n’y a que deux villes importantes, Lausanne et Genève. Elles comportent certes quelques bons lieux musicaux, mais la capitale culturelle de la Suisse romande reste en vérité Paris.

Donc oui ça décuple les possibilités pour moi, je rencontre pas mal de gens, je découvre plein de nouveaux lieux, plein de nouvelles possibilités se créent, et c’est le propre de la ville.

Après je pense que c’est une ville où il faut avoir préparé ton arrivée, il faut que quelque chose t’y appelle, venir au bon moment. Il y a quelques années je n’aurais pas cru dans le fait de venir ici, puis ensuite un ensemble de signaux m’ont fait me décider.

Je suis aussi un peu mitigé concernant le fonctionnement de certains lieux ici. Quand 300 personnes viennent quelque part pour un concert, que le lieu se fait de la thune dessus, vend 30 000 gin tonics à 10 euros, et que le groupe est payé 300 balles, ça me dérange.

J’ai juste un problème des fois avec des lieux qui ne donnent pas à la musique la valeur et l’importance qu’elle doit avoir, ce sont des problématiques financières mais aussi bien au-delà. On ne se rend pas compte que la musique a une immense importance dans une bonne soirée, un moment d’émotion… Et on se retrouve avec des gens qui organisent des concerts, etc., et qui n’ont pas du tout conscience de ça, qui n’ont pas du tout cette sensibilité. Parfois on a plus l’impression d’être des sortes d’animateurs de soirées, alors que ce sont les musiciens qui vendent du rêve aux gens, pas le gin tonic.

Manifesto XXI – Est-ce qu’à l’inverse il y a des endroits où tu as vraiment aimé jouer, aller écouter des concerts ? 

J’ai beaucoup aimé jouer à la Station, j’ai beaucoup aimé le lieu, l’idée de pouvoir jouer dehors, fort, relativement tard… Sinon j’ai des amis suisses qui organisent la Space Love, qui a souvent lieu sur des bateaux, j’y ai fait un ou deux dj sets. J’ai aussi récemment vu Air en concert dans la coupole du Parti communiste à Colonel Fabien, c’était vraiment super beau.

On a essayé avec des potes d’organiser un concert dans les catacombes, mais je n’étais pas là à l’époque et on n’a jamais trouvé le bon timing !

Manifesto XXI – Est-ce que tu aimes justement jouer dans des cadres atypiques ?

Ah oui, tout à fait ! Une fois j’ai joué dans une piscine, mais comme c’était un remplacement je n’ai pas pu bien m’adapter à l’acoustique particulière, c’était super galère ! Mais avec un set pur ambient ça aurait été très bien ! Après je ne suis pas très tunnel, église, etc., mais par contre j’adore jouer dehors, dans la nature, ou encore parfois jouer dans des appartements, galeries, m’adapter, jouer plus doucement…

Manifesto XXI – Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter ? Quelle finalité suis-tu à travers la musique ? 

J’ai juste envie de continuer à faire ce que je fais là, car ça me permet en même temps moi-même de m’exprimer, et en même temps de provoquer une émotion chez les gens. J’ai envie de leur vendre du rêve, d’être une agence de voyage ! Je ne veux pas dire aux gens ce qu’ils doivent faire, mais leur proposer un truc qui leur permette de générer des choses belles autour d’eux, et d’être les plus vrais possible avec eux-mêmes et les gens qui les entourent.

Retrouvez Buvette en concert :

30/09 Montreuil, Looping Festival

05/10 Paris, Silencio

07/10 Vevey, Rocking Chair (Suisse)

08/10 St. Gallen, Palace (Suisse)

14/10 Paris, MaMA Event 

25/01 Paris, La Maroquinerie

+ tournée française / The Great Escape et Eurosonic  
à partir de janvier 2017 

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