Ecrire comme une femme

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Virginia Woolf

« What does it mean to do something « like a girl » ? » questionne la publicité Always, dénonçant les clichés liés au sexe féminin qui implique que tout ce qui est fait « comme une fille » est fait de façon moins approfondie, plus ridicule que si c’était un garçon qui le faisait. Courir « comme une fille », dans l’imaginaire collectif, consiste ainsi à trottiner en agitant les mains. Et écrire comme une fille ? « C’est un livre de fille », peut-on parfois entendre à propos d’un roman racontant une histoire d’amour. Longtemps, si une femme écrivait – ce qui était suffisamment rare pour le souligner – elle devait se consigner à des thèmes sentimentaux et à la fiction. Au contraire, l’homme, lui, pouvait écrire des essais, des textes théoriques. La division féminin/masculin touche donc aussi la littérature. Le masculin et le féminin seraient deux types d’écriture distincts, correspondant à la place des femmes du côté du sentiment, elles qui comprennent l’âme et le cœur humain. Ainsi, jusqu’au XXè siècle, la littérature par les femmes et pour les femmes est celle de l’amour et des sentiments.

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Virginia Woolf

En 1929, l’écrivaine britannique Virginia Woolf publie Une chambre à soi, dont l’argument principal est résumé par l’auteure dans ces termes : « une femme doit avoir de l’argent et une chambre à elle si elle souhaite écrire. » Étudiant la différence homme / femme, Woolf constate que l’inégalité dans l’accès à la littérature des femmes n’est pas liée à une moindre capacité intellectuelle féminine. Si les femmes ne peuvent pas écrire, c’est parce que la société organisée par les homme les en empêche, les restreignant à un rôle domestique. Ainsi, l’impossibilité d’écriture des femmes est le produit de conditions matérielles : les femmes n’ont pas accès aux bibliothèques, aux universités, n’ont pas un endroit à elles où elles peuvent s’isoler pour se consacrer à l’écriture.

Woolf prie alors pour que les femmes puissent un jour être toutes à égalité matérielle avec les hommes, gagnant leur vie comme les hommes. Le droit de possession pour les femmes mariées advient en 1882 en Angleterre, ce qui permet leur émancipation légale, tandis que la société a du mal à évoluer sur ces questions. Les femmes ont-elles besoin de penser, alors que leur rôle peut se limiter à élever les enfants et à faire le ménage ? La scission homme/femme est ancrée profondément dans les mœurs de la société. Alors comment en sortir, comment parvenir à écrire, quand on est une femme ?

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Woolf prône l’établissement d’une littérature androgyne, qui dépasserait la division entre l’homme et la femme. Pour la mettre en pratique, il faut que celui et celle qui écrivent oublient leur appartenance à un sexe déterminé et soient « femme-masculin ou homme-féminin ». Woolf explique qu’ « il est néfaste d’être purement un homme ou une femme » : une alliance de deux forces contraires, le féminin et le masculin, doit avoir lieu dans l’écriture. Alors seulement, l’écriture peut se faire androgyne et se rapprocher le plus possible de la justesse du monde. L’écriture est donc l’occasion de dépasser la séparation homme / femme, et d’écrire sans penser à son sexe, pour se concentrer sur l’écriture elle-même.

Le choix d’une écriture androgyne, c’est le parti pris d’une égalité entre les hommes et les femmes, et la volonté de transcender les clichés liés aux deux sexes. Non, la femme n’est pas consignée aux romans d’amours, et les hommes ne sont pas les seuls à pouvoir être philosophes. Il faut combattre les distinctions de sexe dans le monde littéraire, s’émanciper de tout genre sexuel pour écrire en tant qu’humain. Bien longtemps avant l’établissement de la relativité des genres par Judith Butler et son essai Troubles dans le genre, Woolf s’oppose aux stéréotypes genrés. Elle montre que l’éloignement des femmes de l’écriture est lié uniquement à la configuration patriarcale de la société, et pas à une infériorité intrinsèque à leur sexe.

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Tomboy de Céline Sciamma (2011)

Se souvenir qu’il n’a pas toujours été évident que les femmes puissent écrire, et surtout à égalité avec les hommes est important, même aujourd’hui. Les femmes réinvestissent le canon littéraire défini par les institutions en France peu à peu, par l’étude de textes classiques écrits par des auteures comme Madame de Lafayette ou Olympe de Gouges, et on ne peut que s’en féliciter. Néanmoins, ailleurs dans le monde, les femmes n’ont pas encore acquis leur légitimité à pouvoir s’exprimer : l’exemple de la jeune pakistanaise Malala Yousfzai, victime d’un attentat pour sa prise de position en faveur de l’éducation des femmes, en est un exemple. Comme le rappelle Woolf : «la liberté intellectuelle dépend des choses matérielles. La poésie dépend de la liberté intellectuelle. Et les femmes ont toujours été pauvres»; mais rien ne les empêche de devenir riche, de s’émanciper, et de pouvoir écrire. La femme pourra écrire, et s’émanciper des clichés liés à son sexe.

Marianne Le Gagneur

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