Échapper à l’exotisme

© Louise Filoche-Rommé

L’été 2012 je suis allée en Thaïlande et au Laos. Ce séjour est ce qui compte pour moi comme le seul vrai voyage de ma vie — est-ce la distance, le temps passé sur place, le degré de dépaysement, ou le caractère aventureux du transport de ville en ville ? Le fait que toutes les structures parcourues et utilisées étaient locales et non formatées pour le touriste européen ?

C’était peut-être l’exotisme. On le voit dans ce que je viens d’écrire : le transport en bus n’avait rien d’aventureux pour un habitué, mais au vu de mes références en terme de confort et sécurité, le décalage était tel que je ressentais le dépaysement jusque dans les courbatures de mes jambes — repliées sur le siège, les cafards comptant parmi le nombre de passagers. Mais contrairement à quelques Occidentaux croisés sur place, je n’ai pas éprouvé cette curiosité quasi zoologique vis-à-vis des autres. J’ai essayé, autant que possible, de ne pas rechercher l’image qui « fait local » selon mon idée de ce qui est local.

Lorsqu’on m’a proposé d’écrire sur le thème du voyage, j’ai pensé parler des différences que l’on peut trouver entre le touriste et le voyageur ; des différences entre le voyage à Londres et le voyage en Chine ; du fait que par « voyage », au temps de la quasi-instantanéité du transport, on entend désormais « séjour » — et les irréductibles persistant à faire la route à vélo voire à pied feront un « […] — trip » ou encore un « trek » (du néerlandais… voyage).

Et m’apercevant que toutes ces distinctions reposent sur le degré d’originalité du voyage ainsi que la façon plus ou moins intellectuelle et consciente de vivre le décalage culturel — il y a celui qui le consomme et celui qui le savoure —, en fait sur la façon de concevoir l’exotisme, j’ai décidé de me pencher sur sa place dans le voyage.

À l’origine du départ, la recherche du dépaysement

J’ai l’envie de grands voyages à cause des romans d’aventures que j’ai lus enfant et de mes cours d’histoire sur les grandes découvertes. Fascination entretenue par mes cours d’histoire des arts au lycée : l’orientalisme et les peintures de Gauguin me vendent un rêve tropical. Tout un imaginaire pictural et filmographique m’apporte ensuite des références tirées de la culture de l’entre-deux-guerres. Ajoutez les publicités des agences de voyages : je baigne dans un « goût pour l’étranger », l’exotisme.

Gauguin+Manifesto21
Paul Gauguin, Paysage Tahitien, 1891.

Définition trop large : il faut taper « exotique » dans Google Images pour se rappeler que cet « étranger » désigne essentiellement ce qui est communément imaginé comme tropical ou oriental. En cherchant plus profondément parmi ses représentations, on trouve les vestiges d’un monde pictural colonial et ses fantasmes : le rêve d’un ailleurs agréablement barbare. Un rapide détour par les sciences humaines l’explique : Jean-François Staszak montre que l’exotisme a été un outil de l’hégémonie coloniale, posant des « ici » absolus et des « ailleurs » étrangers par essence. Et l’exotisation est, selon Peter Mason, le processus au cours duquel on sort une image de son contexte pour la placer dans un autre, occidental.

Cette somme de connotations revient violemment à l’esprit lorsque le tour-opérateur propose d’aller voir les Karens (en fait, les Padaung), fameuses « femmes-girafes », comme si l’on allait au zoo. L’ailleurs est un cabinet de curiosités, tant et si bien que Nathalie Schon pointe du doigt le phénomène d’auto-exotisation, fait de se conformer à l’attente du touriste : ainsi, à la faveur d’un jour de pluie sans visiteurs, on troque le vêtement traditionnel pour celui que l’on porte au quotidien (ce k-way beaucoup plus pratique). L’exotisme est donc lourdement chargé de logiques ethnocentristes ; c’est en tout cas ce que cherche en partie à démontrer Edward Saïd dans l’Orientalisme. C’est l’étrangeté maîtrisée par son encadrement, un regard porté par l’occident sur le non occidental — critique néanmoins controversée.

C’est donc en Thaïlande et au Laos que j’ai eu la première nette impression de tout ceci. La question était alors de savoir comment être un touriste respectueux tout en s’autorisant l’émerveillement. Puis-je prendre mes photos sans reproduire ces images nauséabondes ?

Au cours du séjour, l’expérience-limite

Interrogation qui trouve écho dans une critique d’un Todorov déplorant que le touriste moderne (type Chateaubriand) ne s’attache qu’aux monuments dont il veut montrer qu’il les a vus — dans cette logique, les hommes eux-mêmes sont pris comme des choses à voir, là où l’on devrait les considérer comme des personnes à rencontrer. Dans le même ouvrage, Todorov analyse l’exotisme comme l’expérience des frontières entre nous et les autres : inverse du nationalisme, les autres y sont meilleurs que nous, et avant d’être une valorisation de l’autre, c’est une critique de soi.

Cet été-là, des militaires en permission entrent dans le bus de nuit qui nous a menés au Laos, et ne trouvant pas de place assise, au lieu de descendre et attendre, se saisissent de tabourets en plastique situés dans les rangements du plafond pour s’installer dans l’allée centrale. Réactions diverses parmi mes camarades : face à ce sens des priorités qui nous est inédit, certains rient — « ils sont malades ! » — d’autres contemplent ébahis une autre pensée que la leur. Cette formulation me vient d’une phrase de Foucault écrite tout au début des Mots et des choses : « Ce qui nous est indiqué comme le charme exotique d’une autre pensée c’est la limite de la nôtre : l’impossibilité toute nue de penser cela ».

On est tenté de définir, à partir de là, l’exotisme comme un émerveillement enfantin face à notre ignorance, ressort utile pour mieux critiquer nos références européennes dans les Lettres persanes de Montesquieu, où les Parisiens sont très exotiques aux ambassadeurs — et riant des Persans, le lecteur peut finir par rire amèrement de lui-même. On retrouve cet émerveillement dans l’enthousiasme et parfois la naïveté d’un Stefan Zweig au Brésil, dont le récit ne résiste ni au fact-checking ni au temps.

Mais cette définition rassurante (on se dit qu’après tout, on n’a pas de mauvaises intentions) tombe toujours dans le piège de la fascination pour le bon étranger que l’on regarde toujours avec nos yeux — quand bien même Stefan Zweig renonce à l’Europe des années trente, ce sont des yeux occidentaux en quête de réconfort qui construisent l’ailleurs. Quand bien même il m’invite à réfléchir sur mes propres limites, il me semble impossible d’enlever à l’exotique sa charge historique et culturelle, de le définir autrement que comme « ce qui est étranger et agréable » — définition où en toute conscience de l’historique du mot je suis tentée d’écrire « mais » à la place de « et ».

JulesMigonney+1922+Manifesto21
Jules Migonney, Vénus Mauresque, 1922

Le voyage pour percevoir intimement la diversité des choses

Victor Segalen refuse pour ces raisons de limiter le mot « exotisme » au dépaysement tropical et à la connaissance de l’ailleurs : il en retire l’aspect ethnocentrique et normatif pour lui rendre sa relativité, et le dit perception intime du monde, sentiment du divers. Le caractère géographique est perdu : « L’Exotisme n’est donc pas une adaptation, une compréhension parfaite d’un hors soi-même qu’on étreindrait en soi, mais la perception totale et immédiate d’une incompréhensibilité éternelle ».

Malgré le filtre que je décèle à la surface des récits de Stefan Zweig je me dis que c’est ce qu’il cherchait lui aussi à transmettre : dans les autres, il se contemple lui-même et recherche dans le divers dont il fait l’éloge les preuves d’une communauté humaine à taille mondiale, sans prétendre tout saisir et sans éluder ce qu’il ne comprend pas. C’est ce que je tente bien souvent de faire moi aussi avec mes photos, notamment mes portraits volés. Mais Zweig n’a pas conscience du prisme utopique à travers lequel il regarde, ou du moins n’en signale pas la présence.

Utopique, c’est aussi ce que je pense de la définition que donne Segalen de l’exotisme, pour des raisons historiques et éthiques déjà expliquées. J’aimerais pouvoir employer ce mot avec la même perspective que lui — mais ce sens ne serait que figuré, dans l’état actuel des choses : il se vérifie lorsque je dis par exemple que l’astrophysique m’est (très) exotique, mais retrouve immédiatement ses connotations premières une fois appliqué aux hommes et territoires.

En voyage, mon imaginaire comme ces interrogations ne me quittent pas, en particulier lorsque je photographie. Je suppose que l’essentiel est là : à défaut de dégager une solution plaisante pour échapper au cliché sans m’enfermer dans l’indifférence, je tente de me montrer consciente de mes gestes et leur valeur. La touriste de la photographie de l’article est un peu moi : en l’incluant, j’ai tenté d’assumer la part de théâtralisation et déformation qu’il y a dans une photo. C’est pourquoi la Thaïlande et le Laos étaient à mon sens un vrai voyage : j’y ai découvert mon regard.

— Du Proust pour conclure : « Le seul véritable voyage, le seul bain de jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux. » (La Prisonnière, 1925)

 


Bibliographie très sélective :

Sur l’exotisme :

Victor Segalen, Essai sur l’exotisme, écrit en 1913

Tzvetan Todorov, Nous et les autres, 1989

Jean-François Staszak, « Qu’est-ce que l’exotisme ? », (Le Globe n°148, 2008)

(http://www.unige.ch/sciences-societe/geo/collaborateurs/publicationsJFS/Globe2008_Article1_.pdf)

Sur son rôle dans l’hégémonie coloniale (et les vestiges culturels de celle-ci) :

Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire, Culture Coloniale. La France conquise par son empire, 1871-1931

Edward W. Said, L’orientalisme, 1978

Catalogue d‘exposition Exhibitions — L’invention du sauvage

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