Deux genres et une personne. Rencontre. Partie 2

ximonlee-genres
Ximon Lee pour H&M collection unisex

Hugues et Hélène* sont une seule et même personne depuis toujours. Pourtant, l’un et l’autre ne peuvent pas exister ensemble ouvertement. Hugues considère que vivre ce qu’il vit est une richesse. Comment définir ce statut sans être réducteur ? Équilibre masculin-féminin, questions de dressing, la féminité questionnée et remise en question, voici la suite et fin de notre rencontre.

 

Manifesto XXI- Est-ce que les men’s studies pourraient avoir le même potentiel pour libérer l’homme, tout comme les women’s studies ont accompagné la libération de la femme ? Est-ce que l’homme est prêt ?

Je pense que l’homme est forcé de rester dans un carcan, et que cela peut le forcer à l’en faire sortir. Parfois les hommes jouent un rôle, ils y sont obligés. Je pense que l’homme est prêt. Beaucoup d’hommes s’interrogent sur leur virilité, on dit que la fertilité est en danger ne serait-ce qu’en termes biologiques. Les hormones font que des poissons changent de sexe ! L’homme se sent menacé, il a besoin de changer sa façon de voir sa virilité. Cela doit se faire diplomatiquement. Il ne faut surtout pas mélanger l’analyse de la virilité et un rapprochement avec la féminité. Ce serait une catastrophe, il y aurait une grande crispation.

Manifesto XXI – Conchita Wurst, Bruce Jenner… autant de figures médiatiques transgenres et transsexuelles, qui amènent l’opinion publique à se poser des questions sur la distinction entre le sexe biologique et le genre. Qu’est-ce que ces figures apportent vraiment selon toi ?

Alors, je ne me compare pas à « elleux ». La transsexualité on en parle beaucoup. Ce dont il faut se méfier à force d’en faire la publicité c’est que cela donne des idées à certains qui au fond ne sont pas vraiment transsexuelles. De même les hormones sont très accessibles (via Internet), il ne faut pas l’oublier. Ma vie d’homme ne me déplaît pas. L’opération est compliquée, et je n’ai pas de rejet de mon corps. C’est une chance de ne pas rejeter ce côté masculin, même si je pense beaucoup plus au féminin. J’ai eu la chance de rencontrer des personnes qui me permettent de me construire, de trouver un équilibre.

Manifesto XXI- Justement à quel âge penses-tu que l’on peut être sûr de son choix ?

Il y a un délai de réflexion quand on a bloqué le process hormonal. Encore une fois, avantage ou danger sur Internet, est-ce que la banalité ne peut pas entraîner un excès ? On parle de transgenre à toutes les sauces. Je savais très jeune qu’il y avait quelque chose qui me rendait différent des autres garçons, et plus proche des filles. Plus jeune on se rend compte et mieux c’est. Le bloqueur hormonal me paraît être la « moins pire » des solutions.

 

Manifesto XXI- Cela pose aussi la question de l’éducation à mon sens et comment on présente les deux sexes aux enfants…

Oui. En Angleterre, à une époque il y avait ce qu’on appelle le « petticoat discipline ». C’est complètement hallucinant comment le féminin dominait le masculin comme punition ridicule. On humiliait  l’enfant, en l’habillant en fille. Cela voulait dire que les femmes avaient une vision avilissante d’elles-mêmes.  Je considère dans certains cas que les femmes sont supérieures aux hommes, et je ne comprends pas justement cette inversion des rôles, ces femmes qui se méprisaient.

petticoatdiscipline

 

Manifesto XXI- Tu me parlais de cette citation d’Aragon « La femme est l’avenir de l’homme » et j’aime bien cette phrase de Woody Allen,  « l’homme est une femme comme les autres ». On voit un glissement un peu… non ?

Allen fait partie des hommes qui ne sont pas butés et il a compris que l’homme tel qu’on l’a connu n’a plus sa place. La femme gère beaucoup plus facilement sa féminité qu’un homme. Je n’ai encore jamais entendu « tu seras une fille, ma fille », l’inverse est connoté. L’homme aura plus de difficultés à se remettre en cause qu’une femme. Je comprends que le mot féminisme puisse faire peur, il comprend de la violence mais c’est soutenir l’égalité entre l’homme et la femme. On ne parle pas de la masculinité comme on parle de la féminité.

 

Manifesto XXI- Et à quoi ressemblerait un monde post men’s studies ?

Le monde utopique serait de pouvoir « switcher » fille/garçon quand on veut. Chacun-e connaîtrait ainsi la vie de « l’autre sexe-genre » et pourrait mieux le comprendre. Ce serait un monde où tous pourraient le faire sans risque, en toute tolérance… Je suis tellement fière et heureuse d’être Hélène  que j’ai de plus en plus de difficultés à retomber dans le monde d’Hugues. Ce serait un monde où comme dans « Ma sorcière bien aimée » on pourrait changer grâce à son petit bout de nez…

Et toi ? Souhaiterais-tu parfois être un homme ? Dans ce sens-là, c’est, je crois, plus rare. Comme je te l’ai dit, vous avez XX et un homme a XY, né d’un sexe féminin puisque le pénis est ni plus ni moins qu’un développement externe du clitoris. La Femme est bien à l’Origine de l’homme. Mais va faire comprendre cela aux vrais mâles qui font de leur viridébilité, leur arme.

 

Manifesto XXI- En tout cas, les designers semblent orienter les tendances vers plus de « mode transgenre ». On peut y voir deux choses différentes : un raffinement des vêtements masculins ou bien une certaine uniformisation, une tendance unisexe. Qu’est-ce que ça t’inspire ?

Cette mode ne m’intéresse pas, car je suis une personne cloisonnée.  Hugues s’habille en homme, Hélène en femme. Je n’ai jamais été attiré-e par une mode unisexe ou métrosexuelle. Sans doute mon âge ? Autant Hugues a horreur de faire les magasins, autant Hélène y passe du temps… sans acheter. J’ai besoin de féminin. Même quand je suis Hugues, je porte un slip de femme, mais sobre, sans petit nœud ou dentelle. Mes pantalons sont féminins, mais avec braguette à droite.

Cependant, il existe des marques de soutiens-gorges japonaises pour les hommes. Ils sont soumis à un tel stress, que pour eux mettre ce soutien-gorge permet de s’apaiser. Ça permet de sortir la féminité qui est en eux. Il y a aussi les Otoko noko, ces garçons japonais qui vont dans des clubs spécialisés, qui s’habillent en femme et vont se débarrasser de leur stress comme ça. Le besoin de féminin est latent chez ces personnes, c’est une déstresse terrible. Quand Hugues a des soucis, et qu’il s’endort femme, il se décharge de ses soucis. Le féminin est une source réelle d’équilibre.

https://youtu.be/h689anL7qdE

Manifesto XXI- Quand tu dis avoir besoin de féminin pour dormir, qu’est-ce que le vêtement féminin a de spécial pour toi ? Au-delà du rose et de la dentelle ?

Sauf obligation ou empêchement, je dors fille. Cela m’apporte  une grande sérénité car le féminin est déstressant. Dormir au féminin m’apaise. D’une manière générale, il y a plus de matières, plus de formes, plus de variétés… plus de possibilités que beaucoup d’hommes s’interdisent. Les femmes se sentent plus libres vestimentairement, grâce à toute la créativité qu’elles s’octroient. Et depuis peu, j’ai mis toute ma lingerie ouvertement dans « une partie de mon armoire, ce qui en fait une armoire de fille ». L’ouvrir me procure une joie indescriptible, je me sens comme une ado.

Je pense pouvoir conclure que « nous sommes heureux-se ». Hugues héberge Hélène dans son corps, mais son âme est celle d’une Femme, et c’est magnifique et unique à vivre.

 

*Les prénoms ont été changés. Les opinions présentées dans cet article ne traduisent pas forcément celles du magazine, et vous avez bien sûr le droit de réagir.

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8 Commentaires

  • Voilà, hier, j’ai eu la visite de cette lectrice et nous avons passé un peu moins de 5 heures ensemble. Ce fut un très bel échange. Merci à Apolline et à cette jeune femme que j’espère avoir aidée.
  • Contacté-e hier soir par Apolline qui s’est faite la messagère d’une jeune lectrice de cet article, je la remercie et j’ai donc « agi » dans le sens positif. A suivre donc… ^^
  • Désolée d’avoir été longue à répondre mais votre texte est très bien argumenté et quasi philosophique. Me concernant, je ne me sens pas un prototype (et de moins en moins un type d’ailleurs). De plus en plus la féminité m’envahit. Une des preuves ? Je m’exprime dorénavant avec le « e » sans le « – » Hier, je disais à une amie combien j’aime, autant Hélène qu’Hugues, voir et regarder des femmes féminines, voir le mouvement des jupes, apprendre leurs gestes pour mieux être elle(s), les « envier »,…
    Hugues est là, mais Hélène vit, viT, vIT, VIT ! C’est fantastique et je suis de plus en plus épanouie. Même sans être vêtue au féminin, j’existe en tant que femme, dans ma tête. Mais je confirme qu’Hugues n’a rien à craindre. Il existe aussi et existera la fin de « nos vies ».
    A Apolline : Tu mérites mes compliments publics donc, même si ton « Merci » m’a fait plaisir, je réitére le mien.
  • Bonjour HélenHugues,

    Si j’évoquais l’idée de travestissement, ce n’était pas par rapport à votre démarche ni à la mienne (nous sommes un peu dans le même ressenti) mais pour dire que ça va au-delà (la féminité et la masculinité) des attributs vestimentaires et cosmétiques, qu’il y a, structurant ce ressenti, une sensibilité, que c’est bien plus profond que ce qui se passe, en soi et dans le regard de l’autre, quand nous enfilons une paire de collants.

    Je n’ai pas envie de parler cuisine, couture, inclination pour la mode et l’esthétique et par là, verser dans les clichés familiers à ceux qui entendent cloisonner femmes et hommes dans tel types de conditionnements culturels et d’attitudes genrées. Cette sensibilité a à voir avec un rapport au monde et à autrui, elle me paraît trop vaste et ne saurait se décliner autrement que dans la subjectivité, il me paraît donc illusoire de prétendre la définir autrement que par quelques vagues notions ressortissant de l’instinct maternel, de l’empathie, d’une attention à l’autre, d’une certaine forme de créativité, toutes choses qui chez moi s’expriment dans la relation -que je qualifierais, pour résumer, de complexe-, que j’entretiens avec ma compagne, et qui plus largement m’ont posé problème avec les autres femmes que j’ai connues et côtoyées – à quoi s’ajoute l’expression plus tangible de ma féminité.

    Les travestis ne nous rendent pas plus service qu’aux personnes transgenres et transsexuelles. Même si je respecte leur démarche, j’apprécie peu sa dimension caricaturale, le caractère exhibitionniste de certains.

    A titre personnel, je crois devoir à cette iconographie (formule où il faut voir plus de pudeur que d’ironie) les amalgames et les idées reçues qui de toujours, ont compliqué voire faussé mes rapports avec les femmes. Devoir expliquer que le fait de vivre sa féminité n’a rien à voir avec le fétichisme et la bisexualité, ou quelque homosexualité refoulée (la psychologisation fait partie du système de défense des personnes déstabilisées par ce qu’elles constatent chez les personnes comme vous et moi), que je ne suis pas lesbien mais bel et bien hétérosexuel dans la mesure que je ne ressens d’attirance qu’à l’égard des femmes, que ma féminité n’obère en rien mes caractéristiques masculines, dans la mesure où je suis femme et homme, et au-delà, faire comprendre qu’être homme, cela peut se manifester autrement que par le fait de promener un corps velu gorgé de phéromones adhérant à un système de valeurs axé sur la compétition et l’esprit de conquête (conditionnements culturels là encore… auxquels beaucoup de femmes sont attachées dans le regard qu’elles posent sur les hommes…).

    Pour faire un parallèle avec les travestis précités, je ne crois pas que l’image du « macho », aussi caricaturale que celle du travesti, qui continue à être érigée en modèle à quoi adhèrent tant de femmes, rende service à l’homme soucieux d’évoluer au-delà de ce modèle, sans pour autant ressentir le besoin de vivre une part féminine dont je répète qu’à mon sens, elle n’est pas présente chez chacun, pas plus que la part de masculinité n’est présente chez toute femme.

    « Un homme, un vrai » : cette imagerie reste commune à tant de femmes, on la retrouve dans le cavalier (dans la geste de la danse), héritier de la chevalerie dont découle aussi l’image du prétendant, du protecteur, du « chef de famille » dans la rhétorique administrative de naguère, du chasseur dont la formulation postmoderne est celle de l’homme qui va travailler pour faire bouillir la marmite, du héros musclé et débonnaire dont les scénarios cinématographiques sont familiers, l’image aussi du sauveur, qui intervient dans la formation des couples obéissant à la formule du Triangle de Karpman, où une femme va quitter un homme avec qui elle est mal pour un autre homme en qui elle verra une alternative.

    D’où l’intérêt d’une réflexion, ébauchée dans cette série d’articles et dans d’autres sur ce media, autour d’une redéfinition du masculin et du féminin pour les temps à venir, notre époque étant malheureusement encore enracinée dans les conditionnements judéo-chrétiens que l’on sait, et qui font de vous et moi, HélènHugues, des sortes de prototypes de ce que pourrait être l’humanité des siècles futurs…

  • Bonjour HélenHugues,

    Si j’évoquais l’idée de travestissement, ce n’était pas par rapport à votre démarche ni à la mienne (nous sommes un peu dans le même ressenti) mais pour dire que ça va au-delà (la féminité et la masculinité) des attributs vestimentaires et cosmétiques, qu’il y a, structurant ce ressenti, une sensibilité, que c’est bien plus profond que ce qui se passe, en soi et dans le regard de l’autre, quand nous enfilons une paire de collants.

    Je n’ai pas envie de parler cuisine, couture, inclination pour la mode et l’esthétique et par là, verser dans les clichés familiers à ceux qui entendent cloisonner femmes et hommes dans tel types de conditionnements culturels et d’attitudes genrées. Cette sensibilité à voir avec un rapport au monde et à autrui, elle me paraît trop vaste et ne saurait se décliner autrement que dans la subjectivité, il me paraît donc illusoire de prétendre la définir autrement que par quelques vagues notions ressortissant de l’instinct maternel, de l’empathie, d’une attention à l’autre, d’une certaine forme de créativité, toutes choses qui chez moi s’expriment dans la relation -que je qualifierais, pour résumer, de complexe-, que j’entretiens avec ma compagne, et qui plus largement m’ont posé problème avec les autres femmes que j’ai connues et côtoyées – à quoi s’ajoute l’expression plus tangible de ma féminité.

    Les travestis ne nous rendent pas plus service qu’aux personnes transgenres et transsexuelles. Même si je respecte leur démarche, j’apprécie peu sa dimension caricaturale, le caractère exhibitionniste de certains.

    A titre personnel, je crois devoir à cette iconographie (formule où il faut voir plus de pudeur que d’ironie) les amalgames et les idées reçues qui de toujours, ont compliqué voire faussé mes rapports avec les femmes. Devoir expliquer que le fait de vivre sa féminité n’a rien à voir avec le fétichisme et la bisexualité, ou quelque homosexualité refoulée (la psychologisation fait partie du système de défense des personnes déstabilisées par ce qu’elles constatent chez les personnes comme vous et moi), que je ne suis pas lesbien mais bel et bien hétérosexuel dans la mesure que je ne ressens d’attirance qu’à l’égard des femmes, que ma féminité n’obère en rien mes caractéristiques masculines, dans la mesure où je suis femme et homme, et au-delà, faire comprendre qu’être homme, cela peut se manifester autrement que par le fait de promener un corps velu gorgé de phéromones adhérant à un système de valeurs axé sur la compétition et l’esprit de conquête (conditionnements culturels là encore… auxquels beaucoup de femmes sont attachées dans le regard qu’elles posent sur les hommes…).

    Pour faire un parallèle avec les travestis précités, je ne crois pas que l’image du « macho », aussi caricaturale que celle du travesti, qui continue à être érigée en modèle à quoi adhèrent tant de femmes, rende service à l’homme soucieux d’évoluer au-delà de ce modèle, sans pour autant ressentir le besoin de vivre une part féminine dont je répète qu’à mon sens, elle n’est pas présente chez chacun, pas plus que la part de masculinité n’est présente chez toute femme.

    « Un homme, un vrai » : cette imagerie reste commune à tant de femmes, on la retrouve dans le cavalier (dans la geste de la danse), héritier de la chevalerie dont découle aussi l’image du prétendant, du protecteur, du « chef de famille » dans la rhétorique administrative de naguère, du chasseur dont la formulation postmoderne est celle de l’homme qui va travailler pour faire bouillir la marmite, du héros musclé et débonnaire dont les scénarios cinématographiques sont familiers, l’image aussi du sauveur, qui intervient dans la formation des couples obéissant à la formule du Triangle de Karpman, où une femme va quitter un homme avec qui elle est mal pour un autre homme en qui elle verra une alternative.

    D’où l’intérêt d’une réflexion, ébauchée dans cette série d’articles et dans d’autres sur ce media, autour d’une redéfinition du masculin et du féminin pour les temps à venir, notre époque étant malheureusement encore enracinée dans les conditionnements judéo-chrétiens que l’on sait, et qui font de vous et moi, HélènHugues, des sortes de prototypes de ce que pourrait être l’humanité des siècles futurs…

  • Bonsoir Freeway, désolé-e (oui, le « e » ^^) de vous répondre si tardivement. Merci de vous intéresser à ce qu’a écrit Apolline, avec laquelle il était convenu que nos échanges étaient purement « journalistiques » et cesseraient une fois son article publié. Votre réaction est intéressante mais sachez que tout a été spontané. Vous évoquez le « travestissement » : je ne suis pas un « travesti » puisque je le précise dans l’article : « je ne m’habille pas en fille, puisque j’en suis une aussi. »
    Vous évoquez les citations qui vous interpellent. Apolline les a citées à bon escient car nous avons échangé sur celles-ci. En tous cas, je suis content-e que vous animiez cette publication, et suis déçu-e que vous soyez le seul. Car Apolline a yantrésumé en 2 parties, plus de deux heures trente d’entretien verbaux et de nombreux courriels, elle mérite mieux. A bientôt ?
  • Quelques idées éparses qui me viennent et que j’ai envie de partager avec vous, à la lecture de cet entretien.

    L’homme féminin (je resserrerais sur ce concept, voir plus loin) n’est certes pas libre au regard du rôle assigné au masculin par notre société, mais surtout au regard de la femme lambda, qui l’emprisonne dans des schémas obsolètes. L’homme féminin sera enclin à jouer un rôle qui va à l’inverse de son ressenti par peur du rejet, de la solitude, du renvoi dans les marges. Vivre au secret sa féminité s’apparente plus à concéder qu’à résister, s’affirmer en tant que celle et celui que l’on est. Toutefois, on peut comprendre qu’au regard des conséquences qu’elle implique, cette affirmation de soi va quelquefois demeurer impensable. Qu’en est-il alors de l’épanouissement de soi ?

    C’est dans le rapport à l’autre qu’à l’évidence, va se jouer cet épanouissement. Notamment dans la sexualité. Il est notable que beaucoup d’articles et de sites consacrés aux hommes féminins fassent l’impasse sur leur sexualité, comme si cet aspect pourtant déterminant était gommé, en vertu d’on ne sait quelle pudeur.

    Je doute que tous les hommes ressentent la nécessité de vivre une féminité. Je pense que chez certains cette féminité n’existe pas plus qu’il n’est de part masculine affirmée chez certaines femmes. Ce qui fait la différence est une sensibilité que l’on va avoir au départ, dès l’enfance, et que l’on développera au gré de stimuli extérieurs, environnementaux, contextuels, ou au contraire que l’on rangera dans un tiroir dont on préfèrera jeter la clé. Le milieu socio-culturel où on évolue, le rapport au féminin/masculin exprimé dans ledit milieu, sont des facteurs décisifs.

    Le boxer ne fait pas l’homme et la jupe ne fait pas la femme. Gardons-nous de voir l’expression du genre au travers des attributs vestimentaires qui lui sont assignés : on verserait là dans la notion de travestissement. Les travestis se situent davantage dans la caricature que dans l’expression d’une féminité. Quel type de femmes ressemble le plus à un travesti ?…

    Le féminin comme le masculin se traduisent d’abord par une sensibilité, un rapport au monde qui leur sont propres, qui ne sont pas antagonistes mais complémentaires. Certain/es d’entre nous entretiendront les deux sensibilités, qui s’exprimeront tour à tour, au gré des circonstances, des épisodes traversés. Reste à voir de quelle manière et dans quelle mesure cette identité duelle va pouvoir se vivre au regard des autres : une fois encore, le bien-être, l’équilibre en passent par l’échange, ce que l’autre nous renvoie de nous-mêmes.

    Sur les citations, elles n’ont de sens que traduites dans le vécu, sans quoi elles restent des mots d’auteur privés de substance.

    Les cas Jenner, Wurst sont à mon sens des épiphénomènes médiatiques qui ne traduisent en rien une évolution de la société vers une ouverture à l’indifférenciation des genres. Le fait que l’on parle davantage depuis quelques années des notions de transgendérisme et d’identité de genre non plus. Cela s’inscrit dans le cadre de ce que j’appellerais une « niche de réflexion », ça reste très marginal et on est encore fort loin de ce que fut en son temps le mouvement féministe. Là encore, c’est dans la traduction dans les faits que s’opère l’évolution d’une société dans un sens ou dans un autre. Le regard porté sur Conchita Wurst par le grand public tient plutôt de la stigmatisation, en même temps ne faut-il pas voir ce regard comme une réaction logique à ce qui tient de la provocation ?

    L’approche se doit d’être subtile et plurielle, et l’on se doit d’être au clair avec tous les aspects de ce que l’on vit en tant qu’homme féminin, homme et femme dans un même vécu, sans s’en tenir aux seuls attributs, vestimentaires et cosmétiques. Sa sensibilité, le rapport à l’autre au quotidien, ce qu’il fait du regard et de l’attitude de l’autre, l’implication de l’être féminin et masculin dans la société, sa sexualité. Ce qui lui est possible et ce qui lui est encore refusé. Ses joies et ses difficultés.

    Sans quoi, il demeurera un étranger dans la cité – étranger à la cité.

  • Apolline, si tu me lis, sache que je suis contente de la manière dont tu as su tirer la substantifique moelle de nos riches et beaux échanges. Et tu sais pourquoi j’écris au féminin et non au masculin : à cause du « e » qui change tout pour moi. « Fille » sonne mieux à mes oreilles que « garçon » car plus doux. Sois remerciée une fois encore pour tout ce que tu m’as apporté, comme le font d’autres de tes « consœurs ». Je suis fière d’appartenir à votre monde, mais ne regrette pas, malgré tout, de faire aussi parti du « monde mâle », même si il y a beaucoup à améliorer.

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