Déesses indiennes en colère contre déesses silencieuses

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Mahakâlî, déesse vengeresse du panthéon hindouiste

Décidément, les films étrangers féministes ont la cote dans nos cinémas. Ce n’est pas toujours le cas dans leur pays d’origine… Déesses indiennes en colère, le dernier long-métrage de Pan Nalin, a bien failli subir le même sort que Much loved de Nabil Ayouch qui a été interdit de diffusion au Maroc et a entraîné l’exil forcé de son actrice principale. Si, après une grande polémique, la sortie de Déesses indiennes a été maintenue en Inde, ce fut dans une version censurée.

La manière dont le film est présenté est plutôt trompeuse. La bande-annonce et le synopsis laissaient présager une comédie « shopping et prises de têtes entre filles ». N’ayant tendance à jurer que par des réalisateurs dans la veine de Lars Von Trier, Gaspar Noé et Vinterberg, je n’aurais certainement jamais été le voir si le dernier film indien que j’ai visionné, Masaan de Neeraj Ghaywan, ne m’avait pas laissé un souvenir si fort. Déesses indiennes, ça commence un peu comme un épisode de Sex & the City pour s’achever sur la colère vengeresse d’une bande de filles à la Boulevard de la mort. Seulement ici, ce n’est pas contre un serial-killer sorti d’un film d’horreur que les femmes se révoltent mais contre la triste et banale réalité du viol.

Le réveil de MahaKâlî

Au départ, ce sont sept femmes qui se retrouvent à Goa, dans la demeure de leur amie Frieda, oasis de beauté en bord de plage, pour fêter un événement tenu secret. L’ambiance est aux confidences, fous rires et à la complicité. Parfois, j’ai l’impression de me trouver plongée dans le compte Instagram « The Rich Kids of Tehran » à l’indienne.déesses indiennes-affiche-manifesto21

Les personnages sont des femmes modernes de la classe moyenne supérieure. Elles sont élégantes et sexy, en sari ou mini-jupe, et parlent anglais entre elles. Il y a une photographe, une chanteuse, une PDG d’entreprise … Même la servante de maison semble profiter de ce vent d’émancipation. Lorsque tout va encore bien, les portraits des sept amies permettent tout de même de retracer les tabous qui sclérosent la société indienne : misogynie, mariages arrangés, homophobie …

Lorsque le drame principal intervient, au milieu d’une multitude d’intrigues secondaires, il dissipe tout doute possible : ça y est, nous y sommes. C’est bien cette nuit-là qui était annoncée par le synopsis, la nuit où tout va basculer. Joanna qui est partie se promener seule pendant la soirée ne revient pas. Ses amies partent à sa recherche et retrouvent son corps au bord de la plage, le short baissé aux chevilles. Le diagnostic est sans appel : elle a subi un viol sauvage avant d’être battue à mort.

Le thème du viol, qui était sous-jacent depuis le début du film, se dévoile et nous emmène au coeur d’une réalité sociale qui a valu à l’Inde d’avoir les regards du monde braqués sur elle ces dernières années. Non seulement les agressions sexuelles ont la réputation d’y être très fréquentes, mais en plus, les victimes sont socialement stigmatisées au point d’être souvent rejetées par leurs familles et devenir impropres au mariage.

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Extrait du film

Le policier en charge de constater le meurtre de Joanna insinue d’ailleurs, en observant le petit short qu’elle portait, que cette dernière est responsable du sort qu’elle a subi. Prises d’une fureur incontrôlable, les amies de Joanna, découvrant l’identité des agresseurs, vont alors lui rendre justice elles-mêmes en abattant les coupables, ayant conscience que celle-ci ne sera pas rétablie devant un tribunal. Si on peut débattre de la moralité de leur acte, il est par contre indéniable qu’elles ont agi de façon héroïque.

Dans des critiques du film, certains ont reproché à ces femmes si fortes d’être en même temps  superficielles et exaspérantes à force de glousser. En fait, on leur reproche d’être normales,  comme si elles ne pouvaient en même temps se battre comme des amazones et s’extasier sur la beauté d’une robe. A ce propos, le réalisateur explique dans une interview qu’il a tenu à être le plus proche de la réalité, en s’inspirant de femmes réelles avec des raisons d’être en colère à en perdre la tête également réelles.

Une fable féministe sans frontière

Je ne voudrais pas prêter au réalisateur des intentions qu’il n’a pas, mais je pense que le film a une portée plus vaste que le cas de l’Inde. Après tout, ce ne sont pas les traditions indiennes qui sont impliquées dans l’agression mais seulement la barbarie d’un groupe d’hommes qui profitent de la vulnérabilité d’une jolie femme seule. C’est un cas d’agression typique partout dans le monde. Sauf qu’on a tendance à l’oublier … Ainsi, la sortie d’un tel film ne pose pas de problème et soulève à peine des discussions en France car nous avons la conscience tranquille. Le viol, c’est un crime exotique, c’est bon pour l’Inde mais nous on a dépassé ça.

Pourtant, il n’est pas anodin que Déesses indiennes en colère soit justement un film indien. Oui, le viol est un fléau là-bas pour de multiples raisons, mais c’est un problème traité à bras-le-corps. Les intellectuels et les artistes sont de plus en plus nombreux à se mobiliser pour dénoncer la situation. Peut-être faut-il rappeler que, si de notre point de vue, le film n’a rien de scandaleux, Pan Nalin a reçu des menaces de mort de nationalistes indiens qui s’offusquent face à son propos féministe et l’image des femmes émancipées et fortes qu’il développe. Et surtout, les femmes se battent au risque de se compromettre. D’ailleurs, les avancées sont nombreuses : médiatisation de masse des cas d’agression, campagnes de sensibilisation, durcissement de la législation, application smartphone pour prévenir d’une menace ou agression … Finalement, on parle beaucoup des viols en Inde aussi parce que c’est un phénomène social en pleine évolution et que les victimes osent de plus en plus souvent témoigner.

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Les actrices du film, source : Facebook de Pan Nalin

Au lieu de chercher pourquoi il y a tant de viols en Inde comme le soulignent les Inrocks, nous devrions parfois nous demander pourquoi nous n’abordons jamais ce sujet chez nous.

En France, le silence des victimes est bien réel, au point que chercher à connaître le nombre d’agressions annuelles, c’est être confronté à des chiffres aussi grotesques que la différence de comptage par les syndicats et la police lors de manifestations. Ici non plus, il n’est pas facile pour une femme de porter plainte. Le viol est l’un des crimes les plus difficiles à prouver. Les victimes sont confrontées à la peur de ne pas être crues ou d’être engagées dans une procédure interminable. De plus, les informations sur le sujet étant rares, beaucoup se sentent responsables de ce qu’elles ont vécu : Je portais une mini-jupe; Il a peut-être cru que je l’aguichais; C’est de ma faute si je l’ai laissé faire …

Alors que le problème ici aussi est réel, on n’en fait pas de film. Enfin, il y a Irréversible de Gaspar Noé. Il a d’ailleurs des points communs  avec Déesses indiennes, s’achevant sur une des scènes les plus violentes de l’histoire du cinéma : la mise à mort du violeur. Or, dans Irréversible, le héros vengeur est l’homme amoureux de la victime, donc en quelque sorte le mâle jaloux et brutal qui défend sa propriété.

En France, il n’y a pas non plus eu de choc des consciences comme c’est le cas en Inde, comme ce fut le cas aux Etats-Unis quand, après avoir été agressée sur le campus de la Columbia University, une étudiante a décidé de porter le matelas du crime sur son dos jusqu’à ce que le coupable soit puni, ou comme c’est le cas en Egypte qui voit les manifestations pour le droit à la protection des femmes se multiplier.

Il semblerait que la culture et les traditions patriarcales affectent bien plus la société française qu’on a tendance à le croire. Si la présentation trompeuse du film était une stratégie du réalisateur pour pousser un public non-averti dans les salles, je le félicite donc, en espérant que cela contribue à réveiller le combat des « déesses » françaises qui ont de quoi être en colère.

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