Décor minimum, impact maximum

Living Theater, Mysteries and smaller pieces (1969)

Le théâtre est un art de diversité par excellence, le théâtre bouge, varie, évolue, suit les révolutions, suit une mode, joue dans le conventionnel ou non. Mais quand on pense théâtre, on se dit : texte, acteurs, décors, costumes. Quand on pense théâtre on pense au jeu de l’acteur, voir même au sur-jeu parfois. Pourtant, depuis bien longtemps le théâtre est capable de faire preuve de minimalisme, peu de décors, peu de costumes, peu de comédiens, un texte épuré pour un maximum d’effet.

Si on pense aux origines du théâtre, on a l’image de ces immenses lieux de l’antiquité grecque prêts à accueillir une semaine de célébrations des plus démonstratives. Et quand on pense à l’époque de Shakespeare, on voit ce Shakespeare Globe, rempli et tellement bruyant que le texte devait être répété plusieurs fois afin que l’intégralité du public puisse l’entendre. Sur la scène se côtoyaient comédiens, musiciens, bouffons, on a du mal à visualiser la cacophonie d’un tel rendez-vous. Et puis au théâtre, on veut parfois en prendre plein la vue, observer une performance d’acteurs, un décor travaillé, des mises en scène recherchées, une création technique époustouflante.

Pourtant, je crois que les plus beaux spectacles auxquels j’ai eu la chance d’assister étaient aussi les plus simples, les plus minimalistes techniquement mais les plus maximalistes en terme d’émotion. J’avais 12 ans quand j’ai vu « Le Petit Albert ». Le décor : Une table et des chaises ; pour qui ? Pour les spectateurs. Albert nous raconte son histoire en nous servant des lentilles et une orange et en tournant autour de cette table. Je suis jeune à l’époque et je ne perçois pas encore à quel point le spectacle me marquera. Je me rends compte que ce petit spectacle dans ce petit théâtre était sublime, un acteur opérant une transformation physique, sans artifices, juste à la sueur de son incroyable talent de comédien.

Le minimalisme n’est pas un défaut en théâtre, au contraire, depuis Stanislavski et l’actor Studio, on demande aux comédiens de ne plus jouer mais de ressentir l’émotion qu’ils doivent reproduire, et cela n’a que plus d’effets. Finies les tirades éloquentes et surjouées. Le théâtre moderne fait la part belle au minimalisme tant sur les performances des comédiens que sur les décors. 2011, je me rends à une représentation de « La Métamorphose » de Kafka. Le décor : une table, une chaise, un comédien, un corps, âgé mais qui se transforme au cours de la représentation. L’éclairage : un projecteur. L’effet : sublime. Je comprends Kafka parce que la mise en scène est simple, parce que le décor est épuré, parce que ce minimalisme me laisse en dialogue avec l’acteur.

Parler de théâtre minimaliste, c’est aussi parler de théâtre de rue ou encore de théâtre populaire. Déjà, par excellence, le théâtre se doit d’être populaire, le théâtre présente des humains racontant à d’autres humains des histoires. Le théâtre de rue respecte au plus profond cette maxime. Il va à la rencontre de ses spectateurs, des milieux populaires, qui, si l’on en croit Bourdieu, n’auraient accès qu’à une culture illégitime. La distinction de Bourdieu place la classe populaire comme opprimée par la classe dominante qui définit la « bonne culture ». Le théâtre de rue est bien souvent minimaliste, pratique et pragmatique. Le forain doit se déplacer, être capable de déballer et ranger son décor en peu de temps, il ne peut généralement pas utiliser de sonorisations ou d’éclairages poussés, même si je suis d’accord que l’on a tous déjà vu des grandes compagnies de théâtre forain venir avec plusieurs semi-remorques et caravanes pour leur installation. Le théâtre de rue a une capacité adaptative qui lui permet de rester minimal sans pour autant minimaliser ses effets.

© Nord-Ouest Théâtre, « Antigone, Loin d’Antigone », théâtre forain, Villeneuve-en-scène 2014, Dessins au sel blanc sur une piste de sable, 1 comédien, 1 musicien, 1 dessinateur.
© Nord-Ouest Théâtre, « Antigone, Loin d’Antigone », théâtre forain, Villeneuve-en-scène 2014, Dessins au sel blanc sur une piste de sable, 1 comédien, 1 musicien, 1 dessinateur.

Celui qui théorise un théâtre qu’on peut qualifier de minimaliste est Jersy Grotowsky, metteur en scène et théoricien polonais du XXème siècle. Il parle de « théâtre pauvre » et influencera tout le théâtre contemporain. Il cherche à ce que le travail de l’acteur soit dénué de tout pathos et maniérisme. Pour lui, le théâtre est en permanence une expérimentation pure qui nécessite même la création de laboratoires de recherche (fondation du théâtre laboratoire en 1959 en Pologne). Il souhaite libérer le corps de l’acteur de présuppositions sociales. Les acteurs sont placés au cœur du théâtre alors que les éclairages, décors et costumes deviennent le superflu. Ils nuisent à un travail qu’il désire « organique » pour l’acteur, c’est-à-dire basé sur un travail physique et un entrainement très intense. L’acteur ne doit pas devenir danseur mais doit être totalement maitre de son corps. L’acteur idéal est un acteur saint. Son théâtre pauvre a libéré toute une génération d’un genre théâtral qui plaçait comme nécessaire l’utilisation d’artifices.

Le Prince Constant, mise en scène de Jersi Grotowsky. (Photographe : Michel Elster, 1964)
Le Prince Constant, mise en scène de Jersi Grotowsky. (Photographe : Michel Elster, 1964)

Il dit dans son œuvre, Le théâtre pauvre, en 1965 :

Le théâtre doit reconnaître ses propres limites. S’il ne peut pas être plus riche que le cinéma, qu’il soit pauvre. S’il ne peut être aussi prodigue que la télévision, qu’il soit ascétique. S’il ne peut être une attraction technique, qu’il renonce à toute technique. Il nous reste un acteur « saint » dans un théâtre pauvre. Il n’y a qu’un seul élément que le cinéma et la télévision ne peuvent voler au théâtre : c’est la proximité de l’organisme vivant.

Alors le théâtre minimaliste est possible et peut-être même souhaitable pour des effets plus intenses sur les spectateurs. En tous cas, les mises en scène simplistes se multiplient dans les boîtes noires, pour notre grand bonheur…

Nina Pareja

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