Juliet Casella: éclats d’enfance

© Juliet Casella, capture de la vidéo-installation "Sea bottle" 2016 - Paris.

Sea bottle from Juliet Casella on Vimeo.

Une voiture du futur du passé du présent, et prochainement un gang aux vapeurs du film « Ichi the Killer », ce sont les quelques airs que prennent les clips de l’azuréenne Juliet Casella. Nous avons discuté de l’enfance, de Tokyo, et d’amour, autour de ses vidéos et collages. Âgée de 24 ans, cette étudiante des Beaux-Arts de Cergy a déjà collaboré avec de grandes marques de luxes et revient tout juste de sa première exposition à l’étranger, au Japon.

Manifesto XXI : D’où viens-tu?

Juliet Casella : Je viens d’une petite ville à coté de Marseille et de la mer.

Tu es venue à Paris pour les études ? Ça fait combien de temps que tu vis à Paris ?

Ça fait six ans que je vis ici, pour les études. J’ai toujours voulu venir à Paris. J’étais d’abord en classe préparatoire puis je suis rentrée à l’école des Beaux-Arts de Cergy.

© Juliet Casella

Tu t’exprimes à travers divers médias : commençons par le collage, d’où cela te vient-il ?

J’ai commencé à faire des collages toute petite. Ma chambre d’enfant est remplie de collages. Je récupérais les magazines de ma mère, je découpais les images qui me plaisaient et je les collais sur le mur. Tout ce qui m’attisait quand j’étais jeune est toujours érigé en un immense collage sur mon mur.

Arrivée à Paris j’ai commencé à faire de la performance. La dernière a été particulièrement marquante. J’étais enfermée nue dans un cube transparent avec un pot de peinture noir et un pinceau à côté, invitant les gens à le recouvrir jusqu’à me faire disparaitre. Sauf que je l’ai fait en une fois. Je n’avais presque pas d’air qui passait, j’ai donc suffoqué dans mon cube tout le long de la performance. Cette expérience de vie m’a bouleversée. Face à cela, les anciennes performances semblent futiles. Je suis sensible aux perf’ où il est question de mettre son corps en jeu, de se mettre au défi. Je pense souvent à revenir à la performance mais il faudra que j’accepte de sortir de ma zone de confort et de prendre de vrais risques, sinon ça ne m’intéresse pas. 

Ensuite j’ai abordé la sculpture, en travaillant beaucoup avec les objets. J’aimais bien jouer avec, les détourner, les transformer. C’est pour cela que je me suis intéressée au design. J’ai passé le concours de l’ENSCI, puis très vite il était devenu évident que j’allais m’ennuyer. Alors je suis allée aux beaux-arts de Cergy.

© Juliet Casella, exposition  » L’Odeur du goudron ».
© Juliet Casella, exposition  » L’Odeur du goudron ».
© Juliet Casella

Je vois que tu travailles aussi pour de grandes marques de luxe : comment ça s’est déroulé ? Quelle est ta position vis-à-vis de ça ? Est-ce juste un job alimentaire ou bien tu comptes t’investir plus en profondeur dans ce milieu ?

Ils sont venus à moi, alors j’ai commencé à travailler pour des magazines puis pour des marques, et ça s’est enchainé. Des fois c’est très agréable, d’autres fois pas du tout.

Ce n’est pas un milieu que j’aime particulièrement, mais il sollicite de plus en plus les jeunes artistes et il y a énormément de choses à développer entre l’art et la mode. Les deux se frôlent, la limite est parfois très fine. Je pense notamment à la dernière vidéo « Marseille je t’aime » de Jaquemus qui, pour moi, est une pièce d’art super forte. J’ai travaillé pour Louis Vuitton, j’ai donc été invité à exposer à Tokyo. C’est une vraie opportunité de travailler avec la mode, et donc ça m’intéresse de plus en plus.

Mais je différencie mes collages pour des commandes de mode et mon travail personnel. Il y a aussi une différence de temporalité. Pour mon travail personnel je peux mettre des semaines à réfléchir à un collage alors que pour la mode, les choses doivent aller plus vite. Et puis mon travail personnel est assez violent, j’aimerais pouvoir amener cette violence dans la mode, mais pour le moment c’est assez tabou. Il faut bouger les choses.

© Juliet Casella, exposition « DISTRICT24 », Tokyo 2017.
© Juliet Casella, exposition « DISTRICT24 », Tokyo 2017.

L’intellectualisation de la pratique artistique ?

Je suis souvent saoulée par les longs discours. Je viens d’un milieu populaire, je me situe dans la branche de l’art brut. Je trouve qu’à Paris il y a une certaine radicalisation dans l’art, comme s’il y avait une vérité dans la notion d’être artiste. Le fait de bosser avec la mode par exemple, c’est souvent mal accepté. Ou le fait de devoir étaler sans cesse ses références, son savoir. Comme s’il y avait quelque chose à prouver. Je suis pour la réflexion quand elle est au profit de l’action, de la production, et pas juste un truc dans le vent. J’essaie de toucher les gens sans passer par quatre chemins, j’aime les choses directes.

Dans ton travail, tu te définirais plus instinctive ou pragmatique ?

Instinctive à 200%.

Tu reviens tout juste du Japon où a eu lieu l’exposition DISTRICT 24 IN TOKYO. Qu’y as-tu présenté ?

J’étais invitée à participer à une grosse exposition collective, l’espace était très intéressant. J’ai présenté différentes pièces : d’anciens collages, une sculpture et surtout ma vidéo « SARAH », que j’ai réalisée spécialement pour cette exposition. J’ai rencontré plein de gens incroyables, je me suis très vite sentie chez moi. C’était dur de rentrer à Paris, c’est la première fois que je partais d’un pays avec le cœur lourd.

SARAH from Juliet Casella on Vimeo.

Commencerais-tu à t’engager ?

Oui tout à fait, je politise mon travail de plus en plus. Je me cachais les yeux avant en essayant de contourner les choses qui m’effrayaient. Désormais je veux les affronter et en parler. La vie peut être douce, mais aussi super violente. Je ressens de plus en plus le besoin de mettre en lumière cette violence. On se trouve actuellement dans un climat socio-politique très tendu, l’électricité entre les gens est palpable, la radicalisation, et tout le reste… C’est un peu comme regarder le compteur d’une bombe prête à exploser. Il est primordial d’essayer de faire bouger les choses, on n’a plus le choix.

© Juliet Casella

L’enfance ?

C’est le sujet central de mon travail car je trouve le passage à l’âge l’adulte super violent. J’ai 24 ans mais aussi 4 ans, et je fais sans cesse des aller-retours entre ma vision faussée de l’enfance et la dure réalité d’une conscience d’adulte. Je souffre beaucoup des illusions de l’enfance ; j’avance en me prenant constamment des droites. Donc forcément, mon travail transpire de tout cela : le conditionnement, l’enfance, l’inconscience… 

Comme je le dis dans « SARAH », à quel moment as-tu chuté ? Pourquoi ? On ne peut pas naître monstre, d’où l’extrême importance de l’évolution de l’enfant. Mon travail tourne beaucoup autour de ça. J’essaie de comprendre les particularités de chacun — comment on devient violent par exemple. J’aime l’autre, le rapport humain, et ce n’est pas pour rien que je ne peins pas des paysages. On ne vit pas assez ensemble, c’est terrible.

© Juliet Casella

Veux-tu parler de ton expérience avec la prison ?

J’ai mené un projet avec plusieurs autres artistes, qui consistait à faire produire des œuvres aux détenus de la centrale de Poissy. Durant un an, une fois par semaine, on faisait rentrer tout le materiel nécessaire pour les aider à produire. Ce n’était que des longues peines, parfois à perpétuité, donc des gars qui ont fait des trucs assez graves. C’était une expérience humaine incroyable. Ça m’a permis de me poser de vraies questions sur le conditionnement et l’essence de l’individu. Comment ce type si talentueux, intelligent et souriant, a pu découper une nana en morceaux ?

Le processus créatif, comment ça se passe ?

Je ne me fixe pas de règle, je laisse les choses venir. Si j’ai envie de faire un documentaire, puis de peindre un tableau, je le fais. Je vais juste là où je me sens bien et j’essaie d’y amener les autres, de les toucher. Après, pour mes collages et collages-vidéos, le plus gros du processus est la recherche d’images. Je passe des heures à chercher de la matière, et après l’assemblage vient très instinctivement. Pour la vidéo, c’est un travail super long. Je travaille image par image, je peux donc passer une journée sur quinze secondes de vidéo…

© Juliet Casella

Quels sont tes outils ?

Je bosse avec tout les médiums mais mon ordinateur est un peu mon deuxième cerveau. Je travaille principalement avec le flux d’images Internet, c’est une source sans fin donc je peux passer des heures à chercher des vidéos et des images. J’aime bien vandaliser Internet, puis après j’étouffe, et je ressens donc le besoin de revenir à des choses matérielles : Découper, clouer, peindre.

As-tu des projets en cours ? Futurs ?

J’ai pas mal de projets en cours : un clip que j’ai tourné à Tokyo pour un rappeur japonais avec Julia Tarissan, une collection en collaboration avec une marque japonaise, un clip pour le rappeur anglais Crave Moore, un documentaire sur le skate… Et je me lance dans l’écriture de mon premier film. Je pense y passer plusieurs mois, c’est un projet qui me tient très à cœur. Je pars d’ailleurs quelques mois en Amérique du sud pour écrire et faire des repérages.

© Juliet Casella

As-tu une anecdote à nous raconter du Japon, un moment marquant ?

Je suis passionnée depuis toute petite par les volcans, je voulais donc absolument voir le Mont Fuji. On a pris le train avec deux amis pour Enoshima, sauf qu’arrivés là-bas, un habitant nous a appris qu’on ne pouvait le voir depuis la ville seulement le matin. On était super tristes. On a quand même visité la petite île qui est remplie de temples. Arrivés en haut, c’était presque le coucher du soleil, et d’un coup j’ai eu une lumière d’espoir : si on redescendait l’île, qu’on se mettait à un point précis, le soleil se coucherait derrière le volcan et donc, logiquement, il apparaîtrait.  Après une course folle nous sommes arrivés en-bas à temps. J’assistais à l’un des plus beaux spectacles de ma vie.

© Juliet Casella, capture de la vidéo « Sarah » 2017.

Juliet Casella

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