Dans les contrées beige rosées

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Chloé c’est un prénom, celui d’une amie. Un voyage qui prend ses sources en Egypte – un voyage inachevé aussi – qui se poursuit aujourd’hui à Paris, avenue Percier. On y croise de nombreux voyageurs qui parfois deviennent des compagnons de route. Un voyage dans l’art, dans le temps, dans l’espace. Mais pour ne pas trop vous égarer dès le début, il me semble nécessaire de vous doter d’un passeport attestant d’une identité que dorénavant, nous appellerons ADN. Un passeport témoin d’une longue épopée, de ses étapes. A l’intérieur, on y trouve des photos de femmes et leurs moments de complicité. Au fil des pages, des tampons allemands, français, anglais, des noms désormais célèbres, Naomi, Kate, Karl, Stella, Phoebe… Un passeport dont la couverture en satin est « beige rosée », la couleur que prend le sable baigné par les nuances rose propres à l’aurore égyptienne, c’est notre point de départ.

Gaby Aghion y passe son enfance, fille d’un riche négociant de tabac elle fréquente les soirées mondaines. Fascinée par ce que portent les femmes, elle le dessine. A l’âge de quatorze ans, c’est elle qui a la charge du choix des étoffes pour les robes de sa mère, c’est aussi elle qui guide les couturières dans la confection.

En arrivant à Paris elle est déçue par la médiocrité du prêt à porter de l’époque, inchangé depuis le siècle précédent. Ne pouvant acquérir les créations de grands noms de la couture parisienne (Dior, Balenciaga) elle se lance bientôt dans la création de robes et réalise ses premiers défilés au café de Flore, rive gauche.

Le succès est immédiat, elle sait toutefois qu’il lui faudra trouver un créateur pour continuer le voyage.

Elle en embauche plusieurs, parmi eux, un jeune allemand qui déjà, possédait des références prestigieuses. Fort de son expérience chez Pierre Balmain, il remporte à 19 ans le premier prix du concours du Secrétariat international de la laine, ex æquo avec Yves Saint Laurent. Gaby Aghion avait cet instinct, ce don pour repérer le talent; elle ne le sait pas encore, mais en l’espace d’une décennie, ce jeune couturier va cristalliser le style Chloé. Un dénommé Karl Lagerfeld.

Nous sommes en 1964, la collaboration durera vingt ans, l’occasion d’entamer une mise en abyme de notre voyage, le moment Lagerfeld.

Un don, celui de créer une mode qui reflète les fantasmes et les aspirations d’une génération. Lagerfeld c’est une croisière, on fait escale à chaque tendance : mai 68 en filigrane, l’émergence du mouvement hippie, l’Art déco mais aussi – en portant un regard sur le passé – des inspirations début XXème siècle.

Nostalgique des tenues légères que portaient les jeunes filles dans les sporting clubs égyptiens, Gaby insiste pour qu’il crée des vêtements fluides, légers comme l’air, évanescents…la soie se décline en crêpe georgette, crêpe de chine, jersey.

Ses travaux – aussi révolutionnaires soient-ils – sont affranchis de toute colère ou rébellion, Karl souhaite créer des vêtements en accord avec l’esprit de son temps.

1969, l’année de Woodstock, celle aussi, du duo sulfureux : je t’aime, moi non plus entre Jane Birkin et Serge Gainsbourg. Jane pose alors pour Vogue. Devant l’objectif de Guy Bourdin, elle revêt une tunique asymétrique sur un pantalon large en jersey de soie blanc. Il s’en dégage une grâce et une sensualité prodigieuses.

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Jane Birkin by Guy Bourdin –  extrait de http://theredlist.com/

Avant même la technique de l’imprimé, les robes sont peintes. Pièce phare s’il en est, la robe Tertulia : des rayures verticales peintes à la main qui ondulent sur la mousseline se terminant au bas de l’ourlet par des tourbillons, invitation au voyage, c’est au Mexique que Vogue l’immortalisera.

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Robe Tertulia

L’imprimé d’inspiration Art déco fait aussi son apparition – renforcé par la peinture que le modèle arbore, c’est sans doute la première apparition de la peinture sur un modèle, suggérée par le Vogue anglais en 1970.

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Peu à peu, les créations révèlent la femme, déstructurées, les robes se dotent de décolletés vertigineux, pinacle de cette tendance : une robe drapée incendiaire qui deviendra une pièce culte.

Fasciné par le début du XXème siècle, Karl applique le surréalisme à la mode. En témoigne cette robe – bleu marine – révélant l’éclat d’une douche. L’eau argentée ruisselle sur le corps du mannequin « Pour avoir froid dans le dos et pas aux yeux » selon le Kaiser.

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Parce qu’un voyage ça commence toujours par un départ, il faut parfois se séparer. En 1984, Karl Lagerfeld fait ses valises, direction la rue Cambon, abritant le siège de Chanel. L’année suivante, c’est au tour de Gaby Aghion d’annoncer sa retraite. Le voyage aurait pu prendre fin ici, c’était sans compter le talent de jeunes créatrices venues d’outre atlantique.

Une dizaine d’années plus tard, deux jeunes stylistes londoniennes en provenance de la gare de Waterloo débutent un voyage dans la mode française. Stella McCartney et son amie Phoebe Philo.

Stella McCartney nous fait voyager dans la tradition anglaise, les collections s’enrichissent de tailleurs, de pantalons étroitement coupés au tombé impeccable, résultat d’une formation chez les tailleurs de Savile Row.

Il y a aussi cet affect pour la dentelle, plus largement inspiré de la lingerie victorienne des années 20-30.

Chloé devient une marque plus féminine, les campagnes reflètent alors l’ambiance qui règne dans les ateliers. Elles mettent en avant la complicité, des images de femmes heureuses d’être ensemble. Phoebe Philo nommée directrice de la création en 2001 poursuit sur cette lancée britannique. Ouvertement détachée de la création conceptuelle, elle cherche un style plus fluide. Apparaissent des jeans taille haute à la coupe flatteuse, ornés de ceintures tressées, inspiration années 70. Une passion pour le vintage, les shorts et les chemisiers se parent de dentelle et de franges – souvenirs de l’époque où elle arpentait le marché de Portobello avec son amie Stella.

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Hannah McGibbon lui succède, reprenant avec succès les codes de la marque. Le plissé refait surface sur des robes arborant la couleur emblématique de la marque, mais c’est aussi un travail sur de nouvelles couleurs, tel le camel. Les pantalons empruntent la taille haute à l’époque Phoebe Philo tout en se resserrant sur la jambe, les imprimés réapparaissent aussi, plus sauvages avec le motif serpent. L’œuvre d’Hannah enrichit la création. Elle est aussi un hommage à tous les créateurs qui ont officié pour la marque, et parfois un clin d’œil au pays d’origine de Gaby Aghion.

Hannah

Notre voyage prend fin en 2012, lors du traditionnel défilé printemps-été qui se tient au jardin des tuileries. La chaleur a contraint les organisateurs à ouvrir une partie du chapiteau. Ce jour là, le catwalk est naturellement éclairé. Emane du défilé une sensation de naturel, la mode est transfigurée dans la réalité, il s’agit du premier défilé d’une nouvelle directrice de la création, anglaise toujours. Clare Waight Keller.

Beige rosé, une signature omniprésente, dans le choix des couleurs tout d’abord, dans les doublures, la couleur des enseignes. Le ruban ornant le flacon de la fragrance éponyme. D’ailleurs en refermant ce passeport, une subtile effluve sublime notre voyage, on distingue plusieurs notes fleuries mais une seule demeure : la rose.

Antoine Bretecher

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1 Commentaire

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    de Berlin est particulièrement instructive : “Lorsque nous recrutons
    du personnel de vente et du personnel administratif, déclare
    un personnage important du service du personnel, nous attachons
    une grande importance à une apparence agréable.” Je
    lui demande ce qu’il entend par là, s’il s’agit d’être piquant, ou
    bien joli. “Pas exactement joli. Ce qui compte, comprenez-vous,
    c’est plutôt un teint moralement rose…”

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