Daisy Mortem. Entre Eurovision et Apocalypse

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Photographie : Alexandra Rozas Graphisme : Charlotte Pouyaud

Cœur battant de la famille artistique non identifiée We Are Vicious, Daisy Mortem pulse sur des sons oscillant entre noise et dance, entre sombres guitares et heureux éclats de voix. Le trio est l’incarnation de la philosophie du collectif : dévier, contraster, se marrer. Leur musique rend le corps schizophrénique, entre headbang et hanches lascives. Leurs visuels sont barrés, mais pas faussement millième degré. Ils expérimentent, se perdent, se trouvent, nous perdent, nous trouvent. Plongez donc dans un univers de dinosaures, de couettes et de joyeux cimetières avec Sam, Silvio et Denis.

Daisy Mortem, c’est quoi ?

Denis : Sam, Silvio, Denis. On fait de la musique depuis 10 ans ensemble. On a eu plusieurs noms et récemment on s’est lancés en se disant « Cette fois-ci c’est la bonne et ça sera Daisy Mortem ».

En description de votre groupe sur Facebook, on peut lire : « C’est la BO d’un rêve érotique se terminant par un assassinat dans une boîte de nuit ». Une explication ?

Denis : C’est juste une phrase qui dit le contraste, comme la vie et la mort, l’amour et le SIDA, comme le nom de notre groupe. On a une autre phrase comme ça : « Entre Eurovision et Apocalypse ».

On a jamais aimé faire un style de musique précis, on aime bien les trucs hybrides, contrastés. Daisy Mortem, c’est très pop, très dance, parce qu’on est des gros consommateurs de musique relativement mainstream, des trucs très simples et efficaces, et c’est malgré tout punk et expérimental, parce qu’on se permet tout et on dévie tout ce qu’on peut trouver sur notre chemin, et qu’on écoute pas mal de trucs comme ça aussi.

Je me suis inspiré d’une phrase qu’utilise le groupe de noise rap Clipping pour résumer sa musique « Clipping c’est le son de la boîte de nuit où tu regrettes d’être arrivé ».

Vous avez des univers cinématographiques qui vous inspirent, justement ?

Denis : Le cinéma, déjà, c’est le détournement par excellence, c’est le truc le plus faux, tous les bruits qui sont reproduits ensuite en cabine par un bruiteur, toutes les fausses perspectives qui donnent l’air vrai, etc. Avec Daisy Mortem, ce qui va m’inspirer, entre autres, ça va être tous les films qui poussent ce détournement assez loin pour nous déranger.

Je pense toujours à David Lynch, qui va faire des scènes vraiment effrayantes en filmant un couloir, une porte, ou une bourgeoise américaine qui sourit dans son salon. Rien de bizarre, si ce n’est un son sourd, un très léger effet oeil-de-boeuf, un sourire un peu trop parfait, qui nous interloque sans qu’on sache bien pourquoi. C’est un peu tout l’héritage de « l’inquiétante étrangeté ». Prendre des éléments de nos vies, et les ouvrir sur l’infini ou l’inquiétant. Mais ça peut être plein d’autres trucs. Il y a vraiment trop de films que j’aime, ils m’inspirent tous.

Silvio : Après on n’est pas si inquiétants que ça quand tu regardes nos clips.

Vous faites partie de la famille artistique We Are Vicious. Vous y occupez une place centrale ?

Silvio : Oui, parce que ce sont Sam et Denis qui ont l’idée de créer We Are Vicious. Je me suis ensuite impliqué avec eux. Au final Daisy Mortem est le groupe le plus actif avec Pakun Jaran.

Denis : Dans We Are Vicious, avec Daisy, on est multi-casquettes. Sam a quasiment co-produit l’EP de Pakun Jaran, il s’occupe aussi du graphisme et du design pour plein de projets dans We Are Vicious. Je suis dans trois projets, entre Dalla$, Daisy Mortem et naughtybabysub. Silvio est dans deux projets et il est impliqué dans l’asso. C’est très incestueux comme famille.

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Daisy Mortem – We Are Vicious

Vous avez sorti un premier EP en février, Better!Better!Better!. Le titre est une injonction ?

Denis : On a toujours eu des noms un peu prophétiques. Notre premier groupe on l’avait appelé Decay – donc décadence, pourriture – et il s’est avéré que ça correspondait très bien à notre histoire parce qu’on a eu une sorte de montée, puis de déchéance totale. À la fin on était sept sur scène, on faisait du reggae-punk-rap avec un mec qui faisait des scratches pas en rythme.

Après on a créé un autre groupe, le nom du premier EP c’était Decay is dead. Sauf que le groupe s’appelait Iris Von Gul, donc son acronyme était IVG. Et en fait il a duré un an, on a fait un album pressé à mille exemplaires et quelques semaines plus tard on a arrêté le truc. Ça a été une Interruption Volontaire de Groupe. On s’était pas encore trouvés, et puis surtout le groupe ne marchait plus humainement.

Là on s’est dit, il faut aller chercher plus loin donc Better!Better!Better!, cette fois-ci ça sera mieux, on garde la pêche, pas de Decay, pas d’IVG. Même s’il y a Mortem dans le nom du groupe. C’est une injonction, c’est pour motiver. J’adore entendre des trucs qui te disent « Lève-toi, bats-toi et te laisse pas crever ».

Qui écrit les textes ?

Denis : Sur cet EP, je m’en suis occupé en collaboration avec Chloé Rougé, qui fait des dessins et des montages dans We Are Vicious. On a écrit les morceaux en ping-pong. Je lui envoie des bouts de texte mal écrits avec des fautes parce que je ne suis pas bilingue, et elle me les renvoie. Quand j’écris les morceaux tout seul, j’écris des paroles très simples.

Maintenant je commence à lire des petits trucs, mais avant mon rapport à l’anglais c’était surtout via les jeux vidéos, Internet ou les publicités sur les sites de cul, donc mon vocabulaire était assez limité. C’est pour ça aussi que l’album est un peu en rapport avec l’univers d’Internet, un peu comme un revival cyber-punk mais à l’époque du streaming. Je ne pouvais pas écrire autre chose. Better!Better!Better!, ça pourrait aussi être une sorte de pub pop-up pour avoir plus de muscles, des trucs de stéroïdes.

Vous avez des thèmes de prédilection que vous aimez aborder ?

Denis : Sur certains morceaux on a essayé de tenir des thématiques assez personnelles et quotidiennes. Ce sont des démarches que j’aime dans des groupes comme Death Grips. Ils vont chercher la poésie à travers des thèmes propres à notre génération. Tu rentres chez toi, tu ouvres ton Macbook, tu es fatigué, il est trois heures du matin et tu fumes un joint, tu fais à demi une crise d’angoisse devant un film porno. Qu’est-ce que tu tires de ça et comment tu peux le traduire dans une expérience artistique ?

Pour le morceau ‘B!B!B!’ par exemple, je me suis inspiré de mon expérience sur les plateformes téléphoniques où j’étais commercial sans salaire fixe, où tous les jours tu te lèves et tu ne sais pas combien tu vas faire de tunes. C’est un monde de fou, axé sur la performance. Ça m’intéresse de faire quelque chose de cette expérience et de la traduire.

J’ai l’impression qu’on a tendance à écarter nos propres expériences parce qu’elles nous paraissent trop actuelles, trop petites et banales. Certains thèmes de l’EP viennent de cette impulsion, de se dire : « Allez, on arrête de se mettre des barrières et de dire les mêmes trucs encore et encore, essayons autre chose« .

La cohérence de l’EP réside là-dedans ?

Denis : Pas totalement, on n’est pas pour autant toujours premier degré. ‘Primitive’ par exemple, c’est l’histoire d’un chien et d’un robot qui n’arrivent pas à tomber amoureux l’un de l’autre. Le robot est trop perfectionné, il comprend l’amour mais ne ressent pas le désir. Le chien est trop animal, il n’est que libido, il ne conceptualise pas la relation. C’est une histoire mais je pense que ça parle quand même à tout le monde, c’est une parabole un peu.

Mais oui, on a essayé de se débarrasser d’un certain nombre de réflexes esthétiques. Dans le rock, il y a plein de mecs, ils sont dans leur appart, ils ont 2500 euros par mois et ils vont chanter une chanson dont les paroles vont être « Je suis sur une route dans le désert, j’ai bu mon whisky, je suis un désastre, j’ai bu toute la journée », et puis il rentre, il fait un bisou à ses deux filles et puis tout va bien, il va régler sa feuille d’impôt.

Ça je l’ai fait, tu imites ce que tu écoutes. Tu écoutes un mec qui habite à Los Angeles, qui a du vécu, et toi tu es dans ta chambre, tu as 18 ans et tu te branles. Mais pourquoi tu racontes la même chose que lui, exactement pareil ? Je l’ai beaucoup ressenti en rencontrant Tony Hill Smith, grâce à Sam, qui est un songwriter folk, pas du tout de notre génération. Ça a été une rencontre cruciale, d’être confronté à quelqu’un avec cette expérience. Il a connu Pink Floyd, bossé avec Peter Gabriel, puis quand tu le rencontres et qu’il te dit « Bon, Denis fais-moi ton morceau », c’est là que tu ne peux pas arriver en disant « Je suis sur une route dans le désert avec mon whisky ».

C’est pas juste parce que tu l’as pas vécu, c’est aussi parce qu’on l’a trop entendu, c’est paresseux. On chantera toujours les mêmes choses j’imagine, mais encore faut-il trouver de nouvelles façons de le faire. L’histoire du robot et du chien dans ‘Primitive’, c’est juste pour éviter de redire l’échec amoureux encore et encore de la même façon. La télé-performance dans ‘B!B!B!’, c’est juste ma route dans le désert.

Pourquoi alors l’anglais ?

Denis : Par imitation, pareil. Et puis par pudeur. Tu es sur une scène, il y a des gens. Pour raconter des conneries, en anglais ça va. On a évité le français pendant des années parce que ça nous aurait forcé à assumer nos paroles. Mais on a fait notre premier morceau en français récemment, et ça a tout changé. Je tiens à remercier Infecticide parce qu’en écoutant leur truc je me suis pris une telle claque que je me suis dit « Il faut chanter en français ».

Le prochain EP sera presque entièrement en français. Il y aura quelques morceaux en anglais mais ce ne sera pas pour se planquer. Je réutilise le langage d’internet et des jeux vidéo, et ça me paraissait logique de le faire en anglais. Le but maintenant c’est de ne rien faire gratuitement, que tout soit justifié, que ça ait un impact.

Le propre du collectif We Are Vicious, c’est la déviance. C’est quoi le rapport personnel de ce groupe à celle-ci ?

Denis : C’est le plaisir de surprendre. Je suis trop content d’installer une ambiance sur un morceau et de proposer une rupture complète, parce qu’on sait qu’en live, il y a un rapport au public. Qu’est-ce que tu veux proposer comme spectacle ? Comme dans un film d’horreur, à quel moment tu veux que les gens stressent, se sentent soulagés, aient peur ? Les mettre dans une situation un peu inconfortable, pour qu’il puisse se passer un truc fort.

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© Charlotte Pouyaud

Votre musique est très lunatique.

Denis : C’est très ludique, c’est une question de plaisir. Le show qu’on aime donner c’est un truc avec beaucoup de ruptures, de contrastes. C’est coloré.

Sam : Même en tant qu’auditeur, quand j’entends un morceau où tout sera pareil le long du morceau, c’est chiant.

Silvio : Sinon c’est trop banal, on se lasse.

Denis : J’aime bien écouter un morceau et je ne sais pas où je suis. Tu n’arrives pas à comprendre la structure dans les premières écoutes. Du coup tu as envie d’y revenir.

Tu aimes bien que ça soit coloré, mais votre son reste assez dark.

Denis : C’est ça l’idée de l’assassinat dans une boite de nuit. C’est dansant, c’est cool mais ça reste un assassinat. On n’a pas écouté beaucoup de dance. On a beaucoup écouté de métal, de rock industriel. On a été des gros fans d’Eminem, où il y a des atmosphères parfois comiques mais toujours avec un fond dark. C’est aussi une façon de contraster, de garder le groove tout en ayant un truc un peu froid et chirurgical.

Il y a un son qui s’appelle ‘Wake the witch’. Vous avez un rapport particulier à la magie ?

Denis : Ce que j’aime dans la musique pop, c’est de voir à quel point ça peut être une manifestation quasi-religieuse. Quand sur scène le groupe est à 200%, le public aussi, il se passe un truc chamanique. C’est ce qu’on veut créer en concert. C’est en ça qu’on aime bien parler un peu de magie.

C’est aussi pour ça que j’aime plutôt les mots simples, les paroles un peu brutes, pour que ça puisse servir d’incantation. On va aller vers toujours plus de simplicité. On ne veut pas bâtir des systèmes philosophiques en écrivant nos morceaux, ça reste très enfantin. Comme une formule magique. Ça signifie autre chose que ce que ça signifie.

Vous avez un site web plutôt particulier.

Denis : C’est Charlotte Pouyaud qui s’en est occupé, avec qui on bosse souvent. J’aime bien parce que ça me rappelait les jeux vidéo auxquels je jouais quand j’étais petit, les STR où tu pouvais gérer une cité égyptienne comme Pharaon. Je trouve qu’il y a beaucoup de poésie dans les débuts du jeux vidéo et d’internet, où le curseur de la souris c’était un truc qui tournait, tu avais des gifs, des images partout. On n’est pas une entreprise, donc j’aime bien que le site soit aussi une création, pas un pur truc informatif. On a mis un petit ptérodactyle à la place de la souris, ce qui faisait écho à notre délire sur les dinosaures.

Silvio : Un site en noir et blanc, avec juste notre nom, les dates, les vidéos, on se ferait chier.

Denis : Les débuts d’internet il y avait des trucs tellement bizarres. C’est aussi une façon de lutter contre l’uniformité des choses aussi. C’est pour éviter aussi le côté procédurier. On nous a un peu dit « Faites des photos promo, faites des clips HD, sinon vous ne pouvez rien faire dans la musique ». Là le ptérodactyle tu le mets au-dessus de l’arbre, tu as l’impression qu’il survole une forêt, tu voyages avec lui. C’est de l’art.

Quels sont vos plans futurs ?

Denis : Beaucoup jouer. Et un EP qui arrive, on a déjà 4-5 démos. On a une tournée française en octobre, qui se termine par quelques dates au Portugal. En plus Silvio a prévu d’avoir un cancer des poumons d’ici quatre-cinq ans donc on va essayer de percer pour lui payer des soins de luxe.

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