Complètement MAD à la Maison rouge

Aurélie Petrel ©Cneai

La troisième édition des MAD (Multiple Art Days) a pris place à la Maison rouge, fondation Antoine de Galbert. Créés par Sylvie Boulanger, directrice du CNEAI (Centre National Edition Art Image)  et Michel Woolworth, imprimeur et éditeur d’art, le volet 2017 nous propose un panel de l’édition multiple à tirage limité : du fanzine aux oeuvres rares, du livres d’artiste au disque en passant par des céramiques. La diversité est au rendez-vous. De 20 à 20 000 euros, il y en a pour tous les budgets. À l’issue des MAD, Anne-Sophie Tritschler a été la lauréate de « The Revelation Artist’s Book Award 2017 ».

Les deux commissaires ont répondu à nos questions :

Pourquoi avoir choisi de mettre en avant le multiple ? 

Ce qui nous a  intéressé dans le multiple c’est que ce sont des oeuvres originales. Ce sont des oeuvres originales qui sont voulues par les artistes en plusieurs exemplaires dès le début. C’est-à-dire qu’il n’y a pas une oeuvre unique qui préexiste. Ce ne sont pas des reproductions. Ce qui nous intéresse c’est quand c’est réellement une oeuvre originale, réellement pensée par l’artiste, dès le début, pour être diffusée, pour être en plusieurs exemplaires. Donc c’est des oeuvres médias avant la lettre, avant internet et avant les mass médias. On se rend compte que dès le Moyen Age,  les gravures qui n’étaient pas numérotées et pas limitées étaient des oeuvres originales. Elles étaient faites parce que les voyages étaient très chers et très longs. Donc c’était déjà des oeuvres médias ! On s’aperçoit que les artistes mettent énormément d’eux-mêmes dans un multiple parce que ce sont des oeuvres qu’on ne retrouve pas dans les musées et qu’on retrouve rarement dans les galeries car considérées comme pas assez chères. Les seules motivations pour les faire sont des motivations artistiques.

William Kentridge ©Captures Editions
William Kentridge ©Captures Editions

Les artistes sont donc dans une certaine mesure plus libres ? 

Complètement libres car il n’y a aucun critère de valorisation. Pour qu’une oeuvre vaille chère il faut qu’elle soit unique, il faut qu’elle signée, il faut qu’elle soit dans un lieu valorisant comme un musée. Là tous ces critères volent en éclats. Ce ne sont plus des oeuvres uniques, ce ne sont d’ailleurs souvent plus des oeuvres signées. L’artiste y met alors toute la puissance artistique puis il n’y a plus les critères de valeur. Et c’est ça qui m’intéresse. Il y a eu effectivement cette période dada qui a complètement valorisé le livre d’artiste. Puis il y a eu une seconde période dans les années 1960 de l’artist book, plus américaine. Ce qui était valorisé était le livre offset, non signé, non limité, comme les livres des artistes conceptuels. Ce sont des pratiques qui reviennent à la mode aujourd’hui avec les nouvelles technologies. Parce qu’on peut tous maintenant être son propre éditeur. Le prix que nous venons de donner a été reçu par une auto-édition, une artiste qui a elle-même édité son livre, en quinze exemplaires, à la main. Il y a quinze ans il y avait très très peu d’éditeurs indépendants en Europe…alors que c’est maintenant exponentiel ! Sur 30 étudiants qui sortent de l’Ecole des Beaux-Arts, deux deviennent éditeurs ! C’est vraiment un phénomène.

Eat and Die, Bartelby & Co ©MAD
EAT and DIE, Infants in the field of war, 2009, Edition limitée de 10 exemplaires. Texte de Marcia Pally. © Bartleby & Co

N’est-ce pas précisément parce que ces éditeurs indépendants ont plus de visibilité ? 

C’est ça, la diffusion est devenue possible, vous avez tout à fait raison. Avant, quand on vendait en librairie, on en vendait vingt, c’était terminé ! Maintenant que l’autodiffusion est possible, on peut davantage développer ces choses. Il y a aussi une autre raison et c’est ce que nous ont dit les collectionneurs : maintenant ils s’ennuient dans le marché de l’art qui est devenu tellement institutionnel et tellement cher qu’ils ont besoin de renouer avec la véritable activité artistique, la véritable expérience. Je crois qu’il y a aussi un autre rapport au geste : on en a assez de juste voir. Et donc la manipulation du livre, de l’objet laisse une part gestuelle au collectionneur, à l’amateur.

C’est donc à l’envers du chef-d’oeuvre sacro-saint qu’on ne peut pas toucher. 

C’est anti-sacralisation. Le geste même d’imprimer l’oeuvre est une danse, une chorégraphie. Ces éditions renouent avec le geste. On ne cherche pas absolument à renouer avec une pratique un peu réactionnaire qui consisterait à revenir à tout ce qui est « fait main ». On est davantage dans la vraie beauté de ce qu’est vraiment l’expérience.

Lamarche-Ovize ©MAD
Florentine et Alexandre Lamarche-Ovize, Surtout, 2016. Chandelier, céramique émaillée — 60 × 21 × 11 cm — Edition de 35, WE DO NOT WORK ALONE © Claire Israël

Et donc tout ça doit passer par des circuits autres que les galeries et les institutions ? 

La question est économique. Une oeuvre des MAD vaut peu cher. Ici une oeuvre de Claude Lévêque vaut 20 euros. Il y a des oeuvres limitées à 15-20 exemplaires qui valent 40 euros, mais même 300 euros ou 3 000 euros, ce qui n’est encore rien comparé aux oeuvres vendues aux galeries. La Tate modern est en train de constituer une collection remarquable d’oeuvres multiples… Mais la plupart des conservateurs est encore dans cette idée de l’oeuvre académique, signée etc. Donc c’est plus difficile à montrer en musée ou à vendre en galerie car la vente d’oeuvres multiples n’aura pas les mêmes résultats économiques que les oeuvres uniques, et c’est le même boulot. L’histoire alterne entre l’oeuvre unique et au contraire le tirage illimité, offset. On revient maintenant au tirage limité qui va permettre de développer davantage de relations entre l’artiste et l’acheteur, l’amateur. Par exemple il y a des éditeurs et des artistes qui savent exactement à qui et où ils ont vendu leurs oeuvres. C’est magnifique. Cette cartographie de toutes les personnes qui se sont intéressées à leurs éditions. C’est ce qui les intéresse en plus de leur création : savoir avec qui ils peuvent parler de leur travail.

Il y a donc une grande diversité dans les pratiques contemporaines ? 

Oui, une très grande diversité. Et surtout une autonomie démultipliée par les technologies. On se rend compte que dans la recherche artistique même, dans le contenu même de l’oeuvre, cela a une conséquence. Lorsque vous regardez les oeuvres des MAD, la moitié d’entre elles n’existerait pas sans internet.

Claude Lévêque - Tchibeke, ©MAD
Claude Lévêque, Sans Titre, 2016Sérigraphie sur Rivoli 300gr — 70 × 50 cmCollection Quality Prints © Tchikebe

Comment l’édition peut-elle se renouveler dans le monde contemporain ? 

C’est certain que l’édition est une place de liberté d’expression. Il est vrai que tout ça est géré par une économie nouvelle. La plupart des oeuvres qu’on va voir aux MAD se soucie relativement peu de l’économie… Je n’ai pas l’impression que les sites de vente marchent véritablement. On veut avec MAD créer une plateforme commerciale annuelle qui deviennent une référence en Europe. C’est quelque chose de vitale pour les éditions originales qui n’ont pas par définition de système de diffusion. Il y en a qui travaille avec des galeries, des institutions, mais ils restent peu nombreux. Aux MAD il y a beaucoup de micro-éditeurs et aussi de très gros bras (Louis Vuitton etc…).

Sur quels critères vous fondez-vous pour sélectionner les éditions ? 

On accepte les dossiers de ceux qui sont les plus actifs dans leur domaine. Que ce soit des choses à 25 euros ou 25 000. Il faut qu’ils soient véritablement engagés sur leur terrain. On leur permet de participer à un évènement de façon beaucoup abordable qu’une foire comme la FIAC.

Le MAD 2017 est en partenariat avec la Maison rouge, où se fera le prochain MAD ? 

C’est en cours de négociation, nous espérons pouvoir le dire fin juin.

Un dernier mot ? 

Vive l’édition libre ! MAD est là pour vous !

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