Clubbing : la purgation du futur

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Organisme Texture crédits : Adrien Henninot

Le clubbeur est un tueur. Le clubbeur n’a pas peur. C’est un jedi des temps modernes. Il ne fait pas dans la dentelle. Il a Michael Jackson dans le sang. C’est une machine, il peut tenir toute la nuit.

Face à la montée fulgurante des sonorités électroniques dans le monde de la musique, des festivals mais également dans les Beats flambant neufs, ce qu’on appelle le « clubbing » fait partie intégrante de la vie des noctambules du monde entier. Plus qu’un simple kiff temporaire, le clubbing semblerait être un réel besoin pour certaines personnes en quête de grosses basses et de transpiration. Il permettrait en réalité de canaliser certaines frustrations et de purger les idées noires de la semaine. Pratique individualiste et collective, cette activité est selon le sociologue et anthropologue Christophe Apprill « un divertissement qui permet de donner du sens à la vie ».

Le meeting du peuple

Clubber est une expérience collective. Tout d’abord, c’est une activité qu’on partage la plupart du temps entre amis. L’endroit étant plus ou moins clos, les clubbeurs sont forcément poussés les uns vers les autres, et, l’alcool et/ou les drogues aidant, un contact se fait naturellement. Que ce soit une parole, un regard, un toucher. Les personnes écoutent la même musique et donc sont quelque part sur la même longueur d’onde à l’instant présent. Une sorte de connexion éphémère renforcée par la répétitivité de la musique.

Le psychologue Gustave Le Bon ayant étudié les phénomènes de foule parle de « groupe de l’instant ».

Ce conformisme n’exclut pas un caractère personnel. En effet, chaque personne ne ressent pas la musique de la même manière. Le chemin des décibels des oreilles au cerveau est propre à chacun. Certains n’arrivent par exemple pas à s’abandonner à 100% au son. Certains ne dansent pas.

Ce narcissisme de la piste de danse semblerait être lié à l’individualisme de la société dans laquelle nous vivons. Génération selfie oblige, le danseur est la deuxième star, juste après le DJ. Et il fait tout pour s’approcher le plus possible du king à base de positionnement au premier rang et de selfies flatteurs. L’exacerbation des consommations désinhibitrices et la compétition des égos rendent presque obligatoire pour l’intéressé de montrer qu’il est LÀ. Comme un soldat pendant la guerre, le clubbeur se bat pour sa survie dans l’enceinte du club, il se bat pour ne pas disparaître derrière la fumée des spots. Certains souhaitent à tout prix faire partie de cette fumée, d’où le kiff de former une sorte de créature à mille têtes, en mode l’Hydre de Lerne, monstre de la mythologie.

L’humain révèle toute sa primitivité quand il se retrouve enfermé avec ses confrères. Les substances chimiques émises par les corps engendrent l’excitation et donc forcément, la drague. Le clubbing, c’est festoyer ensemble mais c’est aussi imposer son être et délimiter son territoire et ses proies potentielles.

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Manon Schaefle au festival de Dour pour Manifesto XXI

Le club : canalisateur de violence

Ce n’est pas pour rien que Berlin est l’eldorado de cette activité. Après la chute du Mur et la Réunification, un sentiment de liberté et de joie flotta sur le pays pour s’exprimer en club. Plus qu’un plaisir, le clubbing est une nouvelle identité pour la plupart des Berlinois. Certains disent même que chacun possède deux métiers : l’officiel et celui de clubbeur.

Le clubbing, c’est le laisser-aller, la purgation des tracas. Une sorte de cour de récré pour les grands. Selon Freud, la fête est le seul péché permis, voire ordonné. Elle permettrait de se libérer de nos pulsions physiques et de ne pas retourner nos frustrations contre la société. Un défouloir donc, tout en retenue.

Car les vigiles veillent (sélectionnant à l’entrée qui accédera au club et observant dans la boîte à ce qu’il y ait le minimum de morts possible). L’arène du dancefloor est libre mais ne permet pas la violence physique.

En soi, le club est donc un exutoire pacifique.

Toute la violence psychologique subie par le sujet durant une semaine de dur labeur s’échappe et s’élimine le temps d’une nuit. Mais jeux de mains, jeux de vilains. On ne touche pas au voisin. C’est la règle du dancefloor.

Clubber c’est s’échapper, lâcher prise. Je vois ça comme un paradis artificiel. L’oasis du samedi. Vouloir retrouver de manière régulière cette sensation d’instant suspendu et de synchronisation totale rendrait de ce fait le clubbing addictif.

Cette facette est clairement ressentie dans le film Human Traffic de Justin Kerrigan, qui relate le quotidien chargé en soirées de cinq joyeux fêtards anglais. Ces jeunes adultes qui rencontrent des difficultés dans leurs jobs alimentaires comme dans leurs vies amoureuses ne vivent que dans l’optique du week-end. Leur cerise sur le gâteau ? Les pilules en tous genres qui les font voyager tels des oiseaux migrateurs le temps du tour d’une horloge.

Pour faire encore plus ressentir ce sentiment de déconnexion, les organisateurs de soirées ne manquent pas d’idées. Jeux de lumières, projections vidéos en tous genres, mapping (tel que le propose par exemple Ruben, le projet commun du chanteur de Success et de Florian Mona). De la décoration de fête foraine féerique du festival Tomorrowland aux lieux incongrus tels que les proposent les Rennais de Texture, ou bien les décors très stylisés des nuits organisées par Decilab, le clubbing ne se cantonne pas aux tristes usines désaffectées.

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Texture Live #2 – Warehouse

Clubber sans drogues : les nouveaux clubbeurs healthy

Le clubbeur réalise son dada quand le soleil se couche. Il faut qu’il soit « déter » comme on dit. Une soirée clubbing commençant en général sur les coups de minuit et finissant au petit matin, l’individu se doit d’être prêt à poncer le dancefloor toute la night. Ici intervient donc la drogue. Le combo drogues de synthèse et clubbing n’est pas un secret gardé sous coffre-fort. Selon un rapport de l’OFDT datant de 2004-2005, 70 % des personnes interrogées dans des contextes festifs liés au milieu techno (bars, clubs et discothèques) confiaient en avoir déjà absorbé. Il est évident que ce pourcentage a augmenté. Lors de la dernière édition du festival techno belge de Dour, la saisie de stupéfiants lors d’un contrôle de police fut de 100%. Cela donne le ton. Du coup, est-ce possible de kiffer sans drogues ?

Welcome to the Club from Conscious Club on Vimeo.

Le clubbeur clubbe la nuit mais pas que. Ce qu’on appelle le « conscious clubbing » impose son style dans les capitales européennes. Au programme : yoga, gâteaux sans gluten et smoothies aux légumes de 6h30 jusqu’à 8h. Tout alcool, drogue ou cigarette est proscrit devant l’Éternel. Tout cela ambiancé par de gros beats ou simplement par le plaisir de partager quelque chose. Un concept auquel semblent adhérer les étudiants comme leurs parents. En somme, du clubbing exfoliant en after et énergisant avant le travail. Une manière de finir la soirée en douceur pour l’étudiant avant d’aller en amphi (ou pas) et de se relaxer pour les plus âgés avant d’aller travailler. Pas de lendemains difficiles et une conscience totale. Tout le monde y trouverait son compte. La raison de cette nouvelle idée ? L’importance du bien-être et la volonté de combattre le stress du quotidien, surtout à Paris, explique Karima Boumediene, créatrice du Morning Gloryville.

Le clubbeur semble commencer à se lasser de tout ce qui pouvait le stimuler jadis pour rejoindre un terrain neuf.

Un nouveau spécimen serait-il en train de voir le jour ?

Simple phénomène de mode ou le clubbing du futur ?

Le nouveau sport du XXIe siècle se pratique peut-être sur son 31.

Clara Nimpon

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3 Commentaires

  • Dans les années 90, certains étaient persuadés que cette « pseudo musique », comme ils la qualifiaient, n’était qu’un effet de mode, vouée à rapidement disparaître. C’était sans compter sur tous les petits culs qui continuent de se balancer dessus à travers la planète, dans les places to be. Merci pour cet article rafraîchissant. Et longue vie aux clubbers de tous âges !

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