Claude Violante, synthpop r’n’bisante saveur 2000 – Rencontre

Il y a quelque temps, après avoir atterri à Bobigny en cherchant la bibliothèque François-Mitterrand (on ne sait pas non plus – coucou Google Maps), on a eu l’occasion – un peu en retard, donc – de faire connaissance avec Claude Violante, autour d’un demi bien mérité au fond d’un pub parisien. Déjà bien connue pour son univers synthpop à la saveur rétro 2000, la productrice et chanteuse s’apprête d’ici quelques semaines à lancer sur la piste son troisième EP, Road Race.

© Unicorn

Manifesto XXI – Comment te sens-tu musicalement, en ce moment, par rapport à ton projet, et par rapport au contexte musical ambiant ?

Claude Violante : Alors par rapport à mon projet, je trouve que tout est assez excitant : j’ai l’impression d’avoir la liberté que je veux pour faire ce que je veux. Je peux essayer des trucs, aller vers des styles, d’autres styles, rassembler des choses… C’est libre.

Et j’ai l’impression qu’il y a des gens qui sont dans cette même dynamique à Paris. Même si ce n’est pas exactement dans le même style que moi, il y a une scène de gens qui font des trucs assez créatifs, et dans le reste de la France aussi.

Après, c’est vrai que je ne me retrouve pas à mort dans la musique française, parce que quand je vois ce qui marche à la radio par exemple, je ne m’en sens pas hyper proche. Non pas que tout soit de la merde, mais c’est difficile pour moi de me mettre en perspective par rapport à ça.

Si on se focalise plutôt sur la scène indépendante et non sur la scène mainstream et radiophonique : tu ne te sens pas proche de cette scène-là non plus ?

Musicalement, je ne pense pas du tout être tellement dans le même truc ; après, je pense qu’on est le même genre de personnes quand même, humainement, etc. Ce sont des gens que je croise… On est plus ou moins de la même génération, et on partage la même envie de faire ce qu’on veut, et d’y prendre du plaisir.

Donc pour toi, le credo de cette génération c’est : « On fait notre truc » ?

Disons que j’ai l’impression qu’on s’autorise à avoir un peu plus d’ambition créative – qui n’est pas forcément commerciale. Dans une certaine précarité, des possibilités existent quand même pour permettre de faire ça et d’être entourés de gens qui sont passionnés. Ça participe à une certaine énergie globale, qui fait qu’on est contents de se rencontrer les uns les autres, d’échanger, même si on ne fait pas la même chose.

Quand tu as commencé à monter des projets musicaux, as-tu plutôt cherché à t’entourer, pour justement échanger, s’entraider, ou as-tu tracé ta route en solitaire ?

Je fais assez peu de trucs avec des gens, en fait. Et pas parce que je n’en ai pas envie, mais parce que d’une certaine manière c’est plus simple. Dans mon premier projet on était trois, puis deux, et ça a duré un certain temps, avec le plaisir de se retrouver et de bidouiller en studio, de se marrer.

Mais après, il a fallu abattre plus de travail, ce que favorise le fait d’être tout seul ; même si évidemment, en contrepartie, ça t’enlève une part d’ouverture. Ce que j’aime bien, c’est commencer seule, puis inviter quelqu’un à amener son regard extérieur sur mes morceaux.

Tu as reçu une formation musicale ou tu t’es formée en autodidacte ?

Non, je n’ai aucune formation.

Et est-ce qu’il y a certains instruments que tu as beaucoup pratiqués par toi-même ?

J’ai surtout pratiqué le geeking !

Tu fais plutôt partie de cette génération de musiciens geeks passionnés d’informatique ?

Voilà !

Est-ce que ça t’a manqué, à certains moments, de ne pas avoir reçu de formation ?

Oui, en vrai j’aimerais trop connaître tous les accords et que ça ne me prenne pas vingt mille heures pour écrire un morceau ; mais en même temps, je pense que ça m’enlèverait quelque chose, une forme de spontanéité. J’ai lutté pendant très longtemps en me disant : « Je ne suis pas assez bien pour faire ça, je ne connais pas assez de trucs… ».

Tu as ressenti un problème de légitimité ?

Exactement. Déjà que de base, je ne me sens jamais légitime pour rien… (rires) Mais quelque part justement, quand je fais de la musique, j’oublie ça. Je pense que j’ai des petits talents pour certains trucs par-ci, par-là, j’essaie d’en tirer profit au maximum pour faire en sorte que ça donne quelque chose de sympa globalement. Mais ce ne sont pas des talents de musicien au sens classique du terme. Ça doit aussi venir de tout ce que j’écoute…

Justement, qu’écoutes-tu en ce moment ?

Kanye West en boucle. Beaucoup de folk. Et de soul. Je ne me retrouve pas trop dans la culture musicale française en fait, mes références sont plutôt anglo-américaines.

Attention, question chiante : pas mal de gens te situent dans le sillon de Christine and the Queens, qu’en penses-tu ?

Que veux-tu que je réponde ? La plupart des gens qui me parlent de ça sont des gens qui n’ont pas beaucoup réfléchi, en vrai – pas vraiment écouté, en tout cas. Qui ont vu une femme qui fait de la musique, qui chante en anglais et qui fait ses trucs un peu toute seule, et qui ont dit : « C’est la même chose ».

On a posé cette même question à Fishbach, qui faisait parfois l’objet d’une comparaison similaire ; est-ce qu’au-delà du style musical, tu te rallies à ce que Christine and the Queens incarne, en tant que femme musicienne qui a su bousculer des choses ?

Je pense qu’on est d’accord sur le fait qu’on a envie, lorsque les gens écoutent notre musique, qu’ils ressentent des choses, que ça leur donne des émotions, de la force, du courage, etc.

Elle est assez impressionnante de volonté, de travail. Je ne connais pas ses motivations profondes, mais je pense que c’est quelqu’un de très respectable.

Certains artistes (et journalistes) disent qu’il y a un avant et un après Christine and the Queens, qu’en penses-tu ?

Je ne dirais pas ça comme ça ; mais sans doute, le fait qu’elle réussisse comme ça ouvre beaucoup de portes à d’autres gens, et ça, ça ne peut pas être négatif.

Ça m’amène à la deuxième question chiante : le statut des femmes dans les musiques actuelles, et plus particulièrement électroniques. Quelque chose à en dire ?

Je ne sais pas si j’ai vu énormément d’évolutions depuis que je fais de la musique, mais quand j’ai commencé, Björk, PJ Harvey, Madonna, etc., existaient déjà, et comme ce sont des artistes que j’ai écoutées et que j’ai aimées, je ne me suis pas dit : « Je ne peux pas le faire parce que je suis une femme ».

Donc je n’ai pas ressenti de problème d’identification. Par contre, je n’avais aucun modèle en France.

Et actuellement, trouves-tu cela gênant que les lines-up ne comportent que très peu de femmes, et si oui, de qui est-ce la faute ?

Je pense que c’est un peu la faute de tout le monde. Quand je vais faire des concerts par exemple, que j’arrive avec le musicien qui m’accompagne sur scène, jamais on ne vient me voir moi pour me demander : « Techniquement, comment ça se passe ? ». Ça veut dire qu’il y a un présupposé très important.

Pareil quand les gens viennent me voir et qu’ils ne me connaissent pas, ils pensent que le musicien crée la musique, et que moi je chante.

À mon niveau, je trouve ça hyper choquant et c’est un vrai problème ; mais en même temps, il est difficile d’être dans un combat à chaque instant.

Probablement parce que tu es dans la musique, pas dans la politique…

Exactement. Après, c’est quand-même notre devoir aussi, chacun à notre échelle, quand on parle aux gens d’une façon ou d’une autre – par de la musique, des articles, des films… – de montrer ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Je pense que c’est très important.

En tout cas, pour revenir à cette histoire de lines-up, moi ça me choque à mort, je trouve ça juste fou d’être aussi éloigné de la représentativité de la société. C’est de la folie de se dire : « Je vais créer un festival avec une seule femme », ou une seule personne noire par exemple. Quelque chose se joue certainement commercialement au niveau des gens qui décident ça, mais je ne sais pas quoi.

Ce qui reste sûr, c’est que quand tu es une femme qui fait de la musique électronique, tu as beaucoup plus à prouver que quand tu es un homme.

Après, si on réfléchit à des solutions, il est vrai que dans la musique ou ailleurs, les actions de discrimination positive sont toujours à double tranchant, c’est très subtil. Mais en tout cas, on peut se dire que le fait d’en parler est beaucoup mieux que de ne pas en parler. Et les femmes ne doivent pas s’auto-censurer.

Le milieu queer est historiquement très lié à l’innovation musicale à Paris ; est-ce que c’est un milieu auquel tu te rattaches ? Oui, non, pourquoi ?

Je ne me suis jamais posé la question, mais je pense que tout ça est une bonne chose. Si on prend l’exemple de Barbi(e)turix, que je connais un peu, c’est beaucoup d’énergie et de foi qui sont engagées, et ça génère aussi quelque chose de très positif autour.

Elles sont parvenues à un niveau, maintenant, où elles peuvent fédérer une grande quantité de gens, et leur récompense, c’est aussi de pouvoir offrir de véritables opportunités à des artistes, de représenter quelque chose de plus en plus grand, de réunir de plus en plus de gens. Elles ont construit quelque chose de fort, avec une véritable ligne éditoriale.

Quels sont tes lieux, soirées, festivals de prédilection à Paris ?

J’aime bien le festival Les Femmes S’en Mêlent. Sinon Pitchfork. Pour les soirées, ce que je préfère, c’est les Fils de Vénus. J’aimais bien La Station, avant que ça ferme. Le Badaboum est sympa aussi.

Après, pour être honnête, je ne sors pas tant que ça !

A priori, les gens qui font quelque chose, c’est parce qu’ils se sont épargné du temps pour le faire, donc il est probable qu’ils soient moins dehors que les autres !

C’est vrai que contrairement aux clichés, les gens que je connais qui font de la musique sont plutôt sages, en fait. C’est un métier qui demande beaucoup d’énergie, tu ne peux pas faire n’importe quoi.

Tu es en train de boucler un troisième EP, peux-tu nous en dire plus ?

C’est un EP qui va un peu plus vers quelque chose d’urbain, plus r’n’b, et plus à l’anglaise. Il va sortir en mars, sur le label indé Panenka.

Je pense qu’il est un peu plus direct que ce que j’ai sorti avant ; j’y ai été plus à l’évidence, à l’intuition. J’ai très hâte de découvrir les retours qu’il y aura dessus.

Tu as un projet d’album, aussi ?

Oui, il sortira juste avant ou après l’été. Tout est très lent avec les sorties, c’est toujours trop lent à mon goût !

Et des projets de développement pour ton live ? Quelle importance d’ailleurs y accordes-tu par rapport au travail de studio, qui semble moteur chez toi ?

J’y accorde beaucoup d’importance, mais ce n’était pas mon premier travail. Je suis encore en train de chercher des choses, de chercher comment j’ai envie de le montrer.

Il faut que j’arrive à trouver un angle qui, moi, me plaise à montrer, et que je me reconnaisse dans ce live. C’est important pour moi que ce qui se passe sur scène ressemble quand même à ce que je fais en studio.

Tu veux quelque chose de très proche des versions studio, sans trop de réajustements ?

J’ai envie que ce soit un entre-deux, à la fois agréable pour moi parce que c’est un peu nouveau, dans les sons, etc., et que ce soit en même temps un peu familier pour les gens aussi.

Tu aimes laisser un peu de place à l’improvisation, ou pas spécialement ?

J’aime bien l’improvisation, mais dans ce que moi je fais comme musique, je ne peux l’inclure que de manière très mesurée.

Dans l’idéal, tu préfèrerais te produire seule ou avec des musiciens pour la suite ?

Dans l’idéal, j’aimerais un big band derrière moi, avec des violons ! Jusqu’à présent on était deux en live, mais je travaille sur la question en ce moment.

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Propos recueillis par Alice Heluin-Afchain et Eléna Tissier.

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