Blogueuse es-tu là ?

18% des blogueuses consultent leur stats quotidiennement et 21% plusieurs fois par semaine ; 49% publient plusieurs fois par semaine et…40% ont un chat. Ce sont ces infos d’importance variable que révèle une enquête réalisée par Hellocoton auprès de 1220 blogueuses. Les blogs ont en effet pris une ampleur considérable ces dernières années, à la faveur de l’engouement pour les conseils healthy, beauté, lifestyle, tendances, réflexions éthiques… 87% des blogueurs le font pour partager, mais publient-ils ce qu’ils font, ou font-ils ce qu’ils prévoient de bloguer ? Évidemment, le rituel du post du dimanche est vertueux, il incite à sortir prendre l’air, profiter de la nature ou des événements qui animent la ville, prendre de belles photos, voir des expos ; alors que sans lectrices-eurs qui attendent fidèlement, on serait probablement resté se morfondre dans son canapé –parce que c’est dimanche- ou glander tranquillement devant l’ordi–parce-que c’est dimanche.

Créatrices de frustrations…et de motivation

Comme l’explique Jack Parker de façon très perspicace, « qu’elles mangent, lisent, parlent, s’habillent, sortent, s’aiment ou créent – elles font tout mieux, en plus beau, plus brillant, plus maîtrisé, plus intéressant. Le dimanche, elles paressent au lit avec une tasse de thé des séries, ou un bon bouquin – comme moi. Mais quand elles le font, elles le documentent, avec des belles photos de tasses de thé fumantes et des dessus de lit fait main ou shoppés dans une friperie. J’peux pas ouvrir de blog pour prendre mon assiette de riz à poêler quatre fois par semaine en ajoutant un filtre photoshop vieilli et prétendre me joindre à leur club, faut se rendre à l’évidence ».

Pour beaucoup, peu importe que ce que promeuvent les blogueuses soit inatteignable et idyllique, façon Serena Van der Woodsen, plutôt que Hannah Horvath; parce que si parmi nos favoris, certains blogs nous réconfortent de façon réaliste au quotidien ; ce qu’on attend de certains autres, c’est du rêve, des photos de corps (étrangement) parfaits, et de recettes healthy, qui nous donnent envie de pleurer se bouger les fesses et mettre une pincée de sain dans sa vie, pour arriver ne serait-ce qu’à la cheville de ces corps emplis de jus de kale et de graines de chia (ô cliché).

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Felicia Oreb et Diana Johnson

Des choix de vie pour l’autre ?

Mais franchement, parmi toutes les blogueuses, combien, sans blog, sans nécessité de produire du contenu pour répondre, certes à son plaisir d’écrire, mais de plus en plus à l’attente de lectrices en quête de réconfort et d’une routine (suivi quotidien) pimentée de nouveautés (nouvelles astuces, photos, recettes) s’imposeraient tout un tas d’actions naturellement ? Lesquelles se feraient de leur plein gré et pour elles, des challenges tels que publier une photo sur instagram tous les jours (dont des pots de fleurs, des coccinelles, des nuages…) ; se la jouer guide touristique en faisant découvrir toutes les semaines des quartiers et recoins de leur ville ; ou des listes diverses pour se qualifier, sous tous les recoins ?

Je suis la première à apprécier quotidiennement ces présences qui me rassurent, tout en me faisant découvrir, réfléchir, profiter, apprécier. J’ai besoin de ces fragments de vies que je n’aurai jamais, de mondes inaccessibles, de réjouissance de petites choses, de lumière sur ce qui restait à l’ombre. Mais je ne peux m’empêcher de me demander si les blogueuses régulières ou frénétiques, au-delà de celles qui en font leur métier ; ne se mettent pas à agir, et donc vivre, selon, et en écho aux posts qu’elles vont publier. Cela revient à ne pas faire une activité en soi et pour soi, selon ses propres envies et décisions, mais pour un but, qui répond à des attentes tierces.

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Tavi Gevinson

Une vie instagramée ?

Évidemment cette interrogation pose celle des réseaux sociaux en général : bien rares étaient les personnes qui photographiaient leur assiette, leur valise, leur dernière épreuve de running, pour elles-mêmes, avant l’irruption de Facebook ou Instagram. Cette confusion entre le partage de détails quotidiens dont la retouche photo cache l’insignifiance ; et des billets à contenu, pensées, astuces et idées ; se retrouve bien sûr sur les blogs relayés sur plusieurs réseaux sociaux à la fois. Mais ce phénomène est de plus en plus fréquent, nombre de blogs s’actualisant grâce à Facebook, ce qui permet, plus facilement et de façon moins incohérente, de publier, entre deux conseils lifestyle ou réflexions éthiques, des photos de son smoothie ou de sa trousse de maquillage. Se consacrer à une activité virtuelle, partager les moindres miettes de son quotidien peut donc entrainer certaines blogueuses à perdre pied avec le réel. Il y a aussi un risque que ces blogueuses ne publient qu’en tant que butterflycookie ou pinkmad, et non en tant que personne qui veulent et aiment vraiment sans se soucier d’une quelconque résonnance ou attente externe.

Jeu de considérations

Qui de la lectrice ou de la blogueuse est la plus en quête de considération ? Prend-on son petit-déjeuner en photo pour son propre intérêt, ou pour satisfaire les centaines/milliers d’abonnés dont la fidélité stabilise les stats, garantit l’utilité de son implication, ainsi qu’un statut virtuel et un rôle social ? En cas de mésestime de soi, s’ouvrir ou persévérer dans l’aventure du blog peut permettre de s’accrocher à la platitude du quotidien en la pimentant ; en se disant que d’autres nous « suivent », nous considèrent, partagent nos vues ; d’apprécier les fragments insignifiants parce que banals, en leur donnant une nouvelle signification, un contenu, une raison d’être colorée.

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Garance Doré

Savoir que des oreilles seront attentives à une mésaventure que l’on aurait sinon laissé nous tourmenter et peindre notre esprit de gris, réconforte certaines sans pareil, d’autant plus parfois qu’elles sont suivies par des admiratrices qu’elles ne rencontreront jamais. Toute blogueuse n’était-elle pas mue par le plaisir d’écrire, de révéler ce qui nous échappait, de colorer notre quotidien ? A l’évidence, le blog n’a pas pour vocation première d’être utile ou constructif, mais en quoi instagramer son porridge ou raconter la vie de son chat améliore-t-il le bien-être, la réflexion et l’existence de la lectrice et du blogueur lui-même ? Est-ce que donner un sens et une consistance à ce qui n’en avait pas jusqu’alors est la nouvelle façon d’appréhender et stimuler son quotidien ?

Sans écho et considération extérieure, notre vécu peut sembler tourner à vide. « A quoi bon » faire ceci pour moi seul(e) ? ». Mais si les posts réguliers ont une vertu rassurante et réjouissante, le lien qui se crée entre les intéressé(e)s ne doit pas être vide, totalement dénué de sens et de contenu. Sinon tout le monde perd pied avec le réel. Il semble même que certaines reconversions (vers le yoga, vers un mode de vie plus sain), se soient faites à la seule faveur de l’attente sociale susceptible de garnir les rangs d’abonnés. Bien sûr, nombre de blogs traitent de réflexions sur nos modes de vie, de consommation, et d’appréhension de ce qui nous entoure ; et loin de moi l’envie de blâmer ceux qui se consacrent uniquement à ce que certains considèrent comme des futilités : beauté, mode, tendances ; mais l’influence des blogs est devenue trop importante pour entretenir cette déconnexion entre les faits partagés et les faits en soi, qui nous font avancer, réfléchir, apprécier le sens de la vie –si toutefois elle en a un.

Mathilde Le Meur

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