Bernard Fèvre, secret électro français

bernard fèvre
Bernard Fèvre

Bernard Fèvre, ou Black Devil Disco Club, a été et reste un OVNI de la musique disco-électro. Futuristes, atmosphériques, imagés, ses sons gardent toujours cette même saveur avant-gardiste malgré leur réédition plus d’une trentaine d’années plus tard. L’ambiance dark et métallique continue de donner des frissons, de faire frémir nos jambes en mouvements saccadés. Pionnier parfois incompris, notamment en France, Bernard Fèvre a su continuer avec brio un projet bien en avance sur son temps et démarré au siècle précédent, et c’est ce qui le rend si fascinant. Nous avons eu le plaisir de discuter un instant de l’industrie musicale d’aujourd’hui avec lui.

Manifesto XXI – Vous avez beaucoup voyagé, qu’avez-vous appris lors de vos voyages ?

Bernard Fèvre : En réalité, c’est souvent très court, c’est souvent des apparitions. Quand ça dure une semaine, c’est exceptionnel ; ça m’est arrivé en Finlande, par exemple, et là, j’ai pu commencer à sentir un peu le pays. Mais la plupart du temps, on ne sent pas grand-chose, les gens qui vous accueillent ne sont pas les mêmes, le contact est un peu plus élitiste. En plus, j’ai un anglais pourri, j’ai toujours besoin de quelqu’un pour avoir des communications plus profondes que « passe-moi le micro », je parle presque le vieux français !

Au Japon, ça a été parce que je suis resté douze jours, j’étais avec des mecs de 20 à 30 ans ; en plus, j’étais déjà allé au Japon en 1970 pour l’Exposition universelle. C’était un peu glorieux pour eux de voir cela, ils ont été charmants. C’était hyper bien organisé, tout roulait. Ils ont à la fois ce côté traditionnel et un côté contestataire. En plus, ils ne parlaient pas très bien anglais, j’aime bien quand il y en a quelques-uns à mon niveau ; et puis il y a les gestes, les sourires…

Je voulais vous parler de Détroit…

Alors, à Détroit, j’ai été accueilli par des fans, je suis quelque chose de connu là-bas. J’y suis allé tout seul, ils m’ont trouvé un jeune Français qui a fait de super traductions, et là, j’ai pu parler avec des journalistes, des gens de là-bas, des musiciens. J’ai été accueilli comme un héros français, j’ai vu une partie de la population clubbing mais pas super branchée, un peu entre les deux.

Pourquoi pensez-vous que la connexion se fait particulièrement bien à Détroit ?

Je pense que c’est parce qu’elle est créative, elle ne ressemble à personne, les gens qui aiment les choses artistiques aiment ce qui ne ressemble pas à tout le monde, comme les gens qui achètent des tableaux et ont parfois trois ans d’avance.

Les conditions de production de la musique ont beaucoup évolué, de quoi vous réjouissez-vous dans l’écosystème musical ?

J’essaie de rester en dehors de tout ça ; moi, je suis un vrai hippie, j’ai toujours la même mentalité, sans m’être fait avoir par les hippies. Je suis toujours le mec à côté. Le monde de la musique, je l’ai connu, côtoyé, je l’ai fui, mais j’ai tout le temps réussi à manger avec la musique. Au moment où ça devenait difficile de manger, le Black Devil Disco Club est arrivé.

Où vous placez-vous par rapport au côté commercial ?

Ce côté commercial, les gens commencent à en être las, je pense. Peut-être qu’il y en a trop. Je ne comprends pas comment on peut écouter de l’électro de discothèque en se levant. Mon fils de 22 ans peut se réveiller avec du Vivaldi, je trouve ça un peu mieux, quand même. Je suis pour que les choses physiques se rapprochent des choses morales. C’est du matraquage, parfois. La musique est quand même cloisonnée, les gens sont dans un monde, on s’habitue à un style de musique. Petit, j’aimais Sheila, ça ne m’empêche pas de faire ce que je fais aujourd’hui.

Vous dites que vous êtes un vieux français, pourtant vous critiquez aussi la France ?

Je l’ai toujours critiquée parce qu’ils ne m’ont pas aimé. Ce n’est pas le monde de la musique, parce qu’il n’existe pas. Là, je rencontre des gens qui me posent des questions intéressantes, mais ce n’est parfois pas le cas.

On vous a plus compris à l’étranger ?

Peut-être. Oui, en Finlande ; j’étais avec ma femme et mon fils, en plus. On ne pensait pas avoir grand monde et en fait, c’était super. Il y a deux ou trois ans, j’ai eu un article dans les Les Inrocks, et les gens de là-bas m’ont dit : « Il serait temps ». C’est étrange, je vois des étrangers qui habitent très loin et eux me connaissaient bien. En France, non, c’est seulement maintenant, alors que ça fait dix ans que je fais le Black Devil Disco Club.

La France est un pays difficile, on met tout dans des tiroirs qui ne se chevauchent jamais. Par exemple, aux États-Unis, des artistes aux genres très différents peuvent travailler ensemble. Je ne pense pas que ce soit dû aux musiciens mais plutôt au fait qu’il y a très peu de lieux où les musiciens se rencontrent. Il y a des genres, tu fais tel style ou tel style, tout est très conditionné, il y a des termes que je ne connais même pas, des fois je me dis : « Ah oui, j’ai connu ça en 1965 ! ».

Aujourd’hui, des jeunes s’intéressent à la musique plus dark ?

Je pense aussi qu’en France, on aime l’angoisse. On dit souvent : « À l’époque, vous aviez du travail » ; oui, mais à l’usine. Les jeunes, on leur a appris à aimer leur travail. À l’époque, il n’y avait que ça, on ne disait pas : « Je mérite mieux que ça ». On peut changer de trajectoire maintenant. De ma génération, tu sortais, tu prenais un job, et si tu n’avais pas de diplôme, c’était fini. Moi, c’est la musique qui m’a sauvé, je devrais travailler en usine.

Que conseilleriez-vous à de jeunes artistes émergents ?

De ne pas cracher sur les vieux. Les années 1960, c’est la révolution par la musique. La musique noire-américaine influençait beaucoup, on ne crachait pas sur la musique de nos parents. Je ne reprochais rien à ma mère, fan de musette. Il faut rencontrer de vieux musiciens quand tu es jeune musicien. C’est difficile de donner des conseils parfois ; moi, tout est basé sur mon histoire.

Alors que certains mômes n’ont plus les racines de la musique, ils ne savent plus d’où ça vient. Nous, quand on faisait du blues, on savait. Aujourd’hui, quand on entend de la musique, on ne sait plus d’où ça vient. J’ai vu Bob Marley, trois ans avant qu’il devienne connu, on était peu nombreux et 5% de Blancs.

Vous pensez que c’est dû à l’enseignement musical ?

J’ai eu de très mauvais professeurs. J’étais hyper doué, quand j’avais quatre ans, à la maternelle, il y avait un piano et je jouais avec les deux mains. On m’a envoyé chez un prof de musique, mais qui était au XVIIIe siècle. On ne fait peut-être pas assez de reportages sur les musiciens au travail. Quand je bossais à l’usine, je me souviens que le fils du patron était venu me voir en me disant : « Tu t’ennuies ». Je lui ai dit que j’aimais la musique et il m’a emmené dans un bar où il y avait un pianiste de jazz. Je me suis payé des cours avec lui et il m’a permis de monter un cran supérieur au niveau de l’orchestre. Il trouvait génial qu’un ouvrier se paie ses cours avec le peu d’argent de l’usine.

Vous avez été très en avance sur pas mal de choses et reconnu plus tard, comment vit-on cela ?

Je ne suis pas très compliqué, je fais des choses, et si ça marche, tant mieux. Je fais les choses pour bouffer, je ne voulais pas retourner à l’usine. Je suis peut-être prétentieux, mais je ne voulais pas retourner dans le monde de mes parents.

Où sortiez-vous la nuit ?

J’ai arrêté de sortir dans les années 1980. Je sortais dans les boîtes des Parisiens, parfois dans une boîte de lesbiennes dans laquelle j’avais la chance d’être accepté, à Montparnasse, et c’était génial. J’avais un feeling avec la patronne. Ce n’est pas non plus le même style de musique…

Vous pensez que la musique est toujours genrée ?

J’ai l’impression qu’il y a un temps, j’avais un public plus masculin. Les filles écoutent de plus en plus ma musique, je pense que c’est grâce aux festivals. La musique reste macho, je pense, et en particulier l’électro. Il y a de plus en plus de filles, mais il y a des endroits où il n’y a que des mecs. Dans le monde de l’électro, j’ai l’impression que ce ne sont pas que des spécialistes de l’électro qui viennent. À Berlin, au Panorama Bar, par exemple, il y a tous types de personnes.

Quel est votre rapport au cinéma ?

Je voulais que ma musique fasse le même effet qu’une peinture de Dalí. Mais j’ai été assez mal conseillé, je n’avais pas assez d’argent. Mais quand j’écris, je pense toujours image, j’ai besoin que ça bouge pour écrire mes notes.

Comment avez-vous atterri ici ce soir ?

Ce sont eux qui me connaissent, moi j’ai un agent et un bookeur. Je suis un enfant d’Internet, je me suis aperçu que j’existais avec une reprise des Chemicals Brothers. On a commencé à parler de moi, on a ressorti mon album de 1978.

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