Balenciaga, la folie discrète

Cristóbal Balenciaga

Cristóbal Balenciaga voit le jour le 21 janvier 1895 à Getaria, village du Pays Basque, en Espagne. Il meurt le 24 mars 1972 à Javea (Espagne), laissant le monde de la mode en deuil après cinquante ans de génie.

Et pourtant, comme le dit Mary Blume (auteure de The Master Of Us All : Balenciaga, His Workrooms, His World), « personne ne savait quelle taille il faisait, s’il était mince ou gros (…) et c’est simplement parce qu’il n’apparaissait pas ».

Son père, marin et maire du village, meurt tôt et c’est auprès de sa mère, Martina Eisaguri, couturière, qu’il découvre son don. La Marquise de Casa Torres, une cliente de Martina, le repère et, après lui avoir demandé de reproduire une de ses robes, ce qu’il fit très bien du haut de ses douze ans, le pousse à faire un apprentissage chez un tailleur de San Sebastián. Dès 1909 il devient Chef d’Atelier de confection pour dames et en 1917 il ouvre, avec Daniela et Benita Lizaso, la maison de couture Balenciaga y Compaña. Après la fin du contrat, le génie ouvre sa propre maison à quelques rues de là sous son seul nom. Il y habillera la famille royale et en ouvrira deux autres.

Mais si la chute de la monarchie laissa son art et son chiffre d’affaire intact, la guerre civile qui éclate en 1936 le fait fuir vers Paris en fermant ses trois boutiques espagnoles.

Puis, en juillet 1937, les portes de la maison Balenciaga ouvrent au 10, Avenue George V. Le Daily Express titre « Le jeune Espagnol qui révolutionne la mode » lors de sa première collection en août et Vogue prédit que « ces créations traverseront l’histoire ». Le succès est si grand que San Sebastián, Madrid et Barcelone rouvriront deux ans plus tard.
La grande Carmel Snow, faiseuse et briseuse de renommée, journaliste qui mènera Harper’s Bazaar au sommet et créatrice du terme « New Look », décide dès 1948 de ne porter que les créations Balenciaga. Elle considère la maison comme le « nec plus ultra de la mode » et sera retrouvée morte, vêtue ainsi, dans son lit, en 1961.

Carmel Snow
Carmel Snow, image extraite du site Harper’s Bazaar

Le talent du « couturier des couturiers » est bien présent, mais son absence médiatique est telle que certains journalistes français soupçonnent Cristóbal Balenciaga de ne pas exister, pensant qu’il est un ensemble de créateurs qui se cachent derrière ce grand nom.

Arrive enfin les années 50, décennie dorée pour le créateur. Sa créativité explose et chaque collection découvre une nouvelle pièce maîtresse. Balenciaga redessine la silhouette, prend le temps de la parfaire. Les clientes ultra riches et célèbres veulent ses pièces, portent ses pièces et les vénèrent.
Et pourtant Marlène Dietrich, Ginger Rogers, Barbara Hutton et les Rothschild qu’il habille ne le rencontrent jamais. Il ne participe pas aux essayages, exception faites pour ses amies privilégiées. Cristóbal Balenciaga est un grand mystère. On ne sait rien de ses fréquentations.

Le mannequin Dovima portant du Balenciaga
Le mannequin Dovima portant du Balenciaga

Son savoir faire est incomparable et inégalable. De l’autre côté de l’Atlantique aussi, on aime le Maître, alors le Maître ira. Là, il y découvre le prêt-à-porter et les usines de fabrication. Non, Balenciaga ne fera pas de prêt-à-porter  et, désir d’autonomie oblige, il n’adhérera jamais à rien, pas même la Chambre Syndicale de la Haute Couture.

Son œuvre, grandiose, lui vaut d’être fait Chevalier de la Légion d’Honneur en 1958.

Mais les années 60 arrivent….
Les conséquences de ce bouleversements social seront pires que celles de la Guerre Civile espagnole pour la maison : Cristóbal Balenciaga estime que le luxe, l’élégance et la couture n’ont plus leur place dans ce nouveau monde. Les années Courrèges, cette satanée mini-jupe et le prêt à porter tant refusé gagnent. La révolution des codes et des mœurs de la société le font abdiquer et il décide de tout fermer. Tout.

Le monde de la mode, des journalistes aux grandes rédactrices, comme ses clientes sont bouleversés.

Il disparaît en Espagne et ne réapparaitra publiquement qu’en 1971, pour l’enterrement de son amie Gabrielle Chanel, autre surdouée de la mode qui disait : « Balenciaga est le seul vrai couturier », considérant les autres comme de simples « dessinateurs de mode ». Il donnera ensuite, à Prudence Glyn, son seul et unique interview dans lequel il déclare : « c’était une vie de chien ».
Prudence Glyn précisera que son absence de médiatisation et de publicité n’était en aucun cas liée à de la condescendance mais à son incapacité à expliquer son métier à quiconque.

L’année suivante, il acceptera pourtant de faire la robe de mariée de María del Carmen Martínez-Bordiú y Franco (María del Carmen Esperanza Alejandra de la Santísima Trinidad Martínez-Bordiú y Franco pour les intimes), aujourd’hui reine douairière de France et de Navarre, mère de Louis XX et petite fille du générale Franco ; sa clientèle classique.

María del Carmen Martínez-Bordiú y Franco et sa robe dessinée par Balenciaga
María del Carmen Martínez-Bordiú y Franco et sa robe dessinée par Balenciaga

Le vingt-quatre, la bible WWD (Women’s Wear Daily) titre : « Le Roi est mort ».
Tout le monde sait de qui il s’agit.

Tragédie.

La maison Balenciaga traverse une zone d’ombre jusqu’en 1997, date à laquelle un autodidacte inconnu, en prend la direction artistique : Nicolas Ghesquière.

Nicolas Guesquières, image issue de www.fault-magazine.com
Nicolas Guesquières, image issue de www.fault-magazine.com

Comme le Maître, Nicolas Ghesquière vient de petits villages. Il est né à Comines, dans le Nord-Pas-De-Calais, et il grandit à Loudun, en Poitou-Charentes.
Bac en poche, il part à Paris et devient successivement assistant chez Jean-Paul Gaultier à l’âge de dix-huit ans, styliste maille aux côtés de Thierry Mugler et designer chez Trussardi.

Il entend ensuite parler d’une offre chez Balenciaga et, alors que ses amis lui disent que « Balenciaga n’existe plus », il va ressusciter la maison.

C’est en 1995 qu’il fait ses premiers pas chez la belle endormie, s’occupant d’abord des licences pour le Japon, avant d’accéder à la direction artistique (avec la collection Le Dix de Josephus Thimister, son prédécesseur) deux ans plus tard.

Ses collections sont applaudies et reconnues dès le début, comme celles du Maître.
En 2001, Gucci Group (filiale PPR à l’époque, devenu Kering) acquière Balenciaga et Nicolas Ghesquière accède (enfin) aux archives, véritable trésor surprotégé.
La même année son génie lui vaut le Prix International du Conseil des Créateurs de Mode Américains.
Inspiré par les créations de Cristóbal Balenciaga, la science fiction (Star Wars, L’Âge de Cristal…) , les matières et le sportswear chic (son père est responsable d’un golf), ses créations vont, elles aussi, embellir la silhouette.

Balenciaga collection printemps-été 2013
Balenciaga collection printemps-été 2013

Ses défilés sont tout aussi discrets et intimistes que ceux de Cristóbal Balenciaga et les places sont rares.
Pour Ghesquière, « le luxe est élitiste, c’est une notion à défendre, qui va de pair avec l’exclusivité ».

Il donne plus d’interviews que le couturier espagnol, mais ne parle cependant que de son travail, sa passion. Les passages de sa vie personnelle, les lieux de son enfance, ses films préférés, sont évoqués pour expliquer son art, ses inspirations.

Marie Amélie Sauvé, styliste et amie de Ghesquière, explique qu’il « possède de vraies valeurs, comme l’amitié » et que dans le « milieu de la mode volatile et superficiel, il construit des relations vraies avec ceux qui l’entourent. Sa force, c’est cette famille ».

Ainsi, tout comme la renommée de Cristobal Balenciaga, celle de Nicolas Ghesquière ne se base pas sur la médiatisation, ni sur la publicité, mais sur son excellent travail et sur ses fidèles, comme son amie, muse et égérie Charlotte Gainsbourg ou la vidéaste/plasticienne Dominique Gonzalez-Foerster (avec qui il crée la boutique de la rue Saint-Honoré). Celles-ci, au moins, côtoient le jeune prodige contrairement aux contemporaines de Cristóbal Balenciaga.

Mais en novembre 2012, Kering et le « it-boy » annoncent la fin de leur collaboration pour la fin du mois.
Nicolas Ghesquière, comme Balenciaga après avoir fermé boutique, disparaît et ne donne plus de nouvelles.

Il réapparaît sur Twitter le 4 janvier de l‘année suivante, avec un tweet par mois puis plus rien de juin à octobre.
Là, en ce mois d’automne, il poste le lien de l’article du NY Times qui annonce sa nomination à la direction artistique de Louis Vuitton, succédant ainsi au très doué et très médiatisé Marc Jacobs.

Sa discrétion en prendra un léger coup, puisqu’à partir de là, il tweet plus (aujourd’hui 207 tweets contre 8 avant Louis Vuitton), et il ouvre un compte Instagram en avril 2014, compte contenant 195 posts à l’heure actuelle.

Sa séparation avec Balenciaga ne se fera pas sans bruit, puisque Kering le mènera en justice pour ne pas avoir respecté son obligation de discrétion (belle ironie !) en ayant dévoilé, lors d’une interview, qu’il se sentait bridé dans sa créativité et que la technique commerciale du grand groupe prévalait sur son art.

Aujourd’hui à la tête de Louis Vuitton, Nicolas Ghesquière est toujours aussi doué, et, cette fois, dit qu’il « dispose d’une liberté totale » et que « rien n’est pesant ».
Avec le soutien des PDG (Delphine Arnault et Michael Burke) il est seul maître à bord et règne aujourd’hui sur la plus puissante maison de luxe du groupe.

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