Anti-Fashion : less is more

Yohji Yamamoto, Fall/Winter 2013-2014

L’euphorie des années 80 et de leurs couleurs intenses laisse place aux années 90, marquées par un désenchantement du monde et de la mode. L’Anti-Fashion peut être vu comme une remise en question du genre humain à travers le vêtement. Aller à contre-courant de la tendance, tel est l’objectif révolutionnaire de ce mouvement. Yohji Yamamoto révèle : « Je ne suis pas un créateur de mode car je ne cours pas après la tendance ». Il dit aussi que la mode est comme l’air qu’on respire : elle change, elle se démode. Dans cet air du temps pessimiste et noir, le mouvement Anti-Fashion exclut le glamour et les couleurs vives emblématiques des golden eighties.

Génération « No future »

Comme un mouvement artistique, le mouvement Anti-Fashion s’illustre dans des formes, des couleurs, des manières de travailler le tissu. Disproportion, déconstruction, les vêtements perdent leurs formes traditionnelles.

Les créateurs japonais Yohji Yamamoto et Rei Kawakubo sont les premiers à engager la révolution Anti-Fashion à Paris. Leurs défilés heurtent et dérangent dans une sphère de la mode cloisonnée par des principes et des critères de beauté préconçus. Les corps sur le podium se perdent dans des tissus à la forme ample. Ils laissent transparaître un laisser-aller dans la coupe et le détail. Pourtant, la rigueur est perceptible dans le traçage de chaque ligne et dans le choix de matières luxueuses et confortables. Ainsi ces deux notions ne sont plus antithétiques, bien au contraire.

Fidèle à cet esprit, la démarche des mannequins est froide, déséquilibrée, fragile et lente. Ajoutée à des visages mornes, usés par le temps, des cheveux ébouriffés, elle imite la cadence de zombies. Face à nous défilent des silhouettes dénuées d’âme et d’espoir au milieu d’un chaos général, faisant écho aux catastrophes nucléaires et écologiques subies par notre génération.

Comme des Garcon Menswear Fall/Winter 2011
Comme des Garcon Menswear Fall/Winter 2011

Même si ce mouvement ne vous est peut-être pas familier, vous en êtes pourtant les nostalgiques héritiers. En effet, au-delà des podiums, la jeune génération « no future » exprime le laisser-aller du monde dans un laisser-aller physique : cheveux gras à la Kurt Cobain, collants troués, piercings.

Disparaître

Le but n’est pas de paraître mais de disparaître. Dire non à l’apparence est sans nul doute un des principes majeurs de l’ère Anti-Fashion.

Les « Six d’Anvers »[1] s’imposent très vite dans le mouvement Anti-Fashion, dont Martin Margiela. Ses créations incarnent matériellement cette volonté de « non-paraître ». Lors des défilés les modèles portent un masque de tissu cachant toute identité. C’est l’idée d’une séduction désintéressée : je défile, je montre mes vêtements en revendiquant les valeurs fidèles à l’Anti-Fashion. En me bandant les yeux, peu m’importe quels corps les portent, peu m’importe quels corps les perçoivent. L’artiste accole à chaque pièce une étiquette blanche qui devient sa marque de fabrique. Cet élément symbolise le mieux l’insolence et la désinvolture ambiantes entre tous ces créateurs avant-gardistes. Margiela lui-même se détache du public, il ne fait que très peu d’apparitions et rompt ensuite radicalement avec le monde de la mode même si sa maison, elle, continue d’exister.

Plus modéré, le minimalisme d’Helmut Lang pousse à son paroxysme l’épuration des formes, des couleurs et des matières.

MartinMargiela+Maniesto21
Maison Martin Margiela Fall/Winter 2012

« Less is more » est probablement l’expression qui définit le mieux l’Anti-Fashion. Avec les japonais, elle prend le sens de laisser-aller: moins il y a de glamour, mieux c’est. La beauté à travers un trop-plein de couleurs n’existe plus dans cette perspective. Aussi, l’expression s’accommode tout à fait à l’anonymat et au minimalisme. S’il y a ostentation, c’est celle des coupes simples et des couleurs sobres. Mais l’on peut envisager une visée autre de cet effacement de l’artiste créateur : veiller à ce que ses créations singulières, comme une œuvre d’art, s’apparentent à tous et à toutes.


[1] Les « Six d’Anvers » constituent un groupe de jeunes couturiers dans les années 80. C’est grâce à ces innovateurs que la mode belge sera renommée.

image_pdf
Spread the love !
  •  
  •  
  •   
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
More from Gaëlle Palluel

Lyle Tuttle, légende du tatouage. Rencontre

« Tattoos are like stickers on your luggage » Lyle Tuttle Un soir, sur...
En savoir plus

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *