Anrealage: le futur est derrière nous

C’est perdus dans le temps et l’espace que nous admirons ce défilé. Le sentiment d’étranger proche et connu nous submerge face aux décalages passé/futur constitués par le créateur d’Anrealage, Kunihiko Morinaga.

Le défilé s’ouvre avec un ultrason peu agréable, nous sommes alors plongés dans le noir, comme au réveil d’une explosion nucléaire apocalyptique. Mais soudain, un rayon de lumière vient traverser l’univers. Il vise la poitrine du mannequin. La musique s’adoucit. Une renaissance après l’apocalypse ? Une lueur d’espoir indélébile s’imprimant sur le vêtement teinté d’un cercle blanc ? Puis, l’après….

La suite

Nos yeux ne se posent pas naturellement sur le vêtement, mais sur l’homme/femme qui se présente à nous. Le noir profond du début du défilé semble avoir coloré la surface entière de sa peau. Le cuir chevelu a disparu pour laisser place à l’imitation d’un crâne carbonisé. Il semblerait que le créateur ait choisi l’absence totale de distinction sexuelle, de sentiments, au profit de cette noirceur et ce crâne prononcé comme pour édifier le progrès, la science, la technologie : l’intelligence humaine. L’Homme ne montre plus aucun sentiment sur son visage. Il semble n’être plus que l’ombre de lui même. L’être est un robot qui passe à la chaine. Il n’est pas acteur de son tissu, c’est la lumière des projecteurs, le numérique, qui le révèle. Le crâne semble être fracturé en plusieurs particules. Chose que l’on retrouve dans les motifs, comme pour signifier un éclatement en mille morceaux (éclatement du monde ?), ou pour symboliser la forme des pixels de notre ère numérique.

Motifs pixels et éclatement
Motifs pixels et éclatement

Le créateur n’avait surtout qu’un seul objectif : remettre en cause la valeur du temps, la vision que nous en avons. La présence de technologie et de futurisme se ressent, mais beaucoup d’éléments désuets, voire même vieillots s’emparent des créations.

La posture des mannequins est très solennelle et robotique puisque le haut du corps est statique et les bras emprisonnés dans des manches circulaires. Le buste est alors toujours de forme ronde. Le cercle est d’ailleurs la forme conductrice. Nous y reviendrons par la suite. J’aimerais me concentrer d’abord sur l’inspiration années 40 que l’on peut ressentir. Les jambes, aux collants opaques couleur taupe/ gris défraichi, sont drapées de jupes longues fluides à plis, elles sont alors libres comparées au haut du corps. Elles sont finies par des escarpins au talon bas qui donne encore une allure rétro, mais ils sont rehaussés d’un talon tubulaire qui apporte cette dimension futuriste et ultra moderne. Le col des chemises, sous les pulls aux formes arrondies, est boutonné jusqu’en haut rendant ces créatures autoritaires. Elles me font penser aux femmes ouvrières des années 40 : la jupe longue plissée, chemise et cravate. Époque durant laquelle les femmes commençaient à travailler et gagnaient un soupçon d’indépendance. Néanmoins, ce rapprochement restera timide. On ne sait pas très bien dans quelle société les situer même si j’émets modestement une hypothèse. C’est comme si ces femmes portaient, dans le futur, un passé qui les figerait dans leur attitude.

Inspiration années 40
Inspiration années 40

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Entre nostalgie et comique

Dans la première partie du défilé, la musique électronique offre une dimension psychédélique, comme si nous étions dans un rêve, sans repère spatial ni temporel. Elle progresse vers une rencontre avec quelques notes de piano, qui révèle à mon goût, ce balancement entre passé et futur et cette nostalgie. C’est une fusion entre l’instrument traditionnel et la musique futuriste. La musique vient illustrer le parti-pris vestimentaire du créateur, elle prolonge l’idée qu’il mène tout au long de son défilé, du décor aux installations en passant par sa collection.

Notre société de l’instantané, de l’éphémère, est matérialisée par ces rayons éclairant et dévoilant le tissu des robes en quelques secondes. Vous me prendrez sûrement pour une folle, mais ces puits de lumière me font penser aux lampes torches que tiennent les secouristes après un accident chaotique dans les décombres (notamment, dans le chef d’œuvre Titanic lorsque les barques reviennent pour retrouver des survivants). Bref. Ces rayons ultra-violets nourrissent un sentiment de nostalgie, de tristesse je dirais même… C’est comme si derrière ce noir glacial infini se cachaient les souvenirs d’antan, les tissus cultes, les impressions fleuries, colorés, les tartans, les pois, le pied-de-poule, les imprimés années 60 – 70, temps de prospérité économique, de fantaisie. Lorsque les motifs défilent sur la robe, nous voudrions qu’ils restent. Nous voudrions palper ce tissu coloré, ce tissu à damier bleu et noir so 70s. Nous voudrions le conserver. Eh bien non, en l’espace de quelques minutes, le rayon de lumière se retire. Finies les couleurs, back to black. Le créateur souhaite peut-être matérialiser tout ce qui fait la beauté et la cruauté du temps qui passe. Beauté du temps qui laisse ses empreintes, qui reste, dans le souvenir de ces tissus et dans la lumière qui s’imprime en grosse tache blanche sur le vêtement. Cruauté du temps qui passe dans ces puits de lumière passagers.

Des imprimés cultes réactualisés: 

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Dior, tartan pied-de-poule, années 60
Dior, tartan pied-de-poule, années 60

Ce sentiment nostalgique s’est heurté à mon goût pour le kitsch et le comique. Une dimension absurde caractérise l’œuvre de Kunihiko Morinaga. En effet, ces êtres impersonnels, ces quasi-sculptures homme/femme qui ne décrochent aucun sourire, sorties de nulle part, défilent en tailleur revisité avec des motifs colorés qui détonnent avec le noir profond du reste de l’univers. Un tel décalage fait naitre en nous une vision complètement absurde. On dirait une représentation passéiste du futur. C’est à la fois une représentation actuelle du futur (crânes ultramodernes, projecteur de rayons ultra-violets) puisqu’elle est plutôt triste et noire (aspect que l’on ne retrouvait pas dans le futurisme proposé dans les années 60 notamment par Courrèges). Mais d’un autre côté, le créateur reprend la forme circulaire, les motifs, des années 60 : imprimés à la mode durant ces années-là, mais s’apparentant aussi à l’imaginaire futuriste de cette époque (démonstration avec les images ci-dessous faisant un parallèle entre Anrealage et André Courrèges, créateur futuriste des années 60). Finalement, Morinaga a construit notre futur à partir de nos technologies et notre pessimisme actuel (pour certains penseurs et créateurs de l’avenir, pas tous bien sûr), mélangés au futur désuet, mais gai et pop imaginé par les années 60, tout cela avec une touche années 40 avec ce strict tailleur cravate gris/noir anthracite.

Anrealage & Courrèges: Futurisme passé mis au goût du jour au service d’une vision actuelle du futur.

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André Courrèges
André Courrèges

Sans titre

Ainsi nous propose-t-on un mélange du temps étonnant, faisant de cette unité quelque chose d’incontrôlable, qui va, qui vient, sans que l’on puisse toujours se repérer. Quelque chose qui tourne en rond même s’il y a des évolutions. Cela expliquerait alors la présence récurrente du cercle ? Symbole du temps ? Des planètes de notre galaxie ? D’un puis de lumière qui se faufilerait dans la caverne qu’est notre humanité dans l’univers tout entier ? La lumière de l’espoir dans cet environnement plongé dans un noir chaotique ? Anrealage dévoile ainsi sa vision déstructurée du temps : au présent, au passé, et au futur…

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