Analyse à froid du départ d’Hedi Slimane de Saint Laurent

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Hedi Slimane étreignant Pierre Bergé en 2002. Picture credit: Getty

Nous vous l’avions promis il y a quelques semaines. Le départ d’Hedi Slimane de la maison Saint Laurent ferait l’objet d’un article à part entière par Manifesto XXI. Chose promise chose due.

Un petit décryptage nous semble en effet opportun. Car derrière le respect évident du groupe Kering à l’égard d’un Slimane fraîchement débauché, il se dégage une légère odeur de soufre de toute cette histoire. Vous ne trouvez pas ?

Le skinny look d’Hedi « Slim Man »

Pour vous situer un peu le truc : la fructueuse collaboration d’Hedi Slimane avec la maison Yves Saint Laurent commence en 1997, lorsque le jeune couturier prend la direction des collections homme d’Yves Saint Laurent. Jusqu’en 2000, Hedi Slimane fait ses premiers pas en tant que designer dans une maison fondée par le plus rock’n’roll des créateurs du XXe siècle, sous l’œil bienveillant de Pierre Bergé, subjugué par le talent du couturier. En 2001, il quitte Yves Saint Laurent pour Dior, toujours pour les collections homme. C’est au moment de son passage chez LVMH que Slimane va imposer au monde son génie visionnaire. Car que vous soyez un homme ou une femme, si à un moment au cours de ces dix dernières années vous avez porté un slim et une grosse écharpe, c’est grâce à Hedi Slimane. Le style skinny créé par Slimane poussera même Karl Lagerfeld à faire un gros régime afin de rentrer dans la nouvelle ligne des costumes Dior Homme. Son empreinte indélébile laissée, le couturier quittera ses fonctions fin 2006.

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L’illustration du look skinny dans la campagne Dior Homme de l’Automne Hiver 2001

Saint Laurent Paris, le coup de maître 

Après une période « je-me-consacre-à-ma-passion-première-la-photographie », Hedi Slimane fait son retour chez Yves Saint Laurent en 2012 et se voit cette fois-ci confier la direction artistique des collections homme et femme. Go Hedi, tu peux y aller franco. Et c’est ce qu’il fait. Il poursuit l’application de son style, testé chez Dior, sur le prêt-à-porter d’Yves Saint Laurent. D’ailleurs non, il rebaptise la griffe Saint Laurent Paris. Mais à Paris il n’y reste pas longtemps puisqu’il fait bouger les bureaux créatifs à Los Angeles.

Dès le départ, son style ne fait pas l’unanimité et fait même hurler les adorateurs d’Yves Saint Laurent qui voient dans son travail le saccage pur et simple de l’héritage du couturier, jusqu’ici méticuleusement entretenu par Stefano Pilati. Hedi Slimane choisit judicieusement de ne faire que de la pièce rock’n’roll, ce qui lui permet de construire des lignes de basiques qui se vendent invariablement saison après saison. Blousons de cuir, vestes de motard, jupes en jean, robes baby doll, chemisiers 70’s et plateforme shoes. Slimane crache sur la couture et la maroquinerie et fait de son prêt-à-porter, relativement abordable et éternellement rock, la vache à lait de la marque Saint Laurent Paris. Grâce au succès de ses collections, permanentes ou variables, Slimane va permettre à la marque Saint Laurent de tripler son chiffre d’affaire en quatre ans. Ainsi la bonne santé financière dans laquelle Hedi Slimane replonge la maison Saint Laurent permet de tuer dans l’œuf toute tentative de critique à son égard. Le couturier reçoit tout au long de leur collaboration, les soutiens inébranlables de François-Henri Pinault et Pierre Bergé.

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Les princesses trash d’Hedi Slimane, maigres mais en robes lamées (Printemps Été 2014 ; Printemps Été 2016 ; Automne Hiver 2017)

Slimane, tout à sa joie d’avoir carte blanche et budget illimité, poursuit son délire esthetico-nostalgique et place la jeunesse, l’androgynie, le noir et la maigreur en vertus cardinales. Ne dites pas le contraire. Les mannequins podiums Saint Laurent, homme comme femme, font partie des plus maigres des défilés parisiens. Une publicité présentant un mannequin pas tout à fait en pleine forme a même été censurée en Angleterre. Il est à mon sens très dommageable, en effet, qu’il ne soit plus possible aujourd’hui de porter du Saint Laurent si on dépasse la taille 38. Yves Saint Laurent souhaitait donner le pouvoir aux femmes. Hedi Slimane quant à lui semble souhaiter que toutes les femmes aient l’air d’adolescentes anglaises qui aiment la drogue, sortir dans les clubs et arrêter de manger. J’exagère à peine.

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La campagne du délit

Toujours est-il que l’esthétique d’Hedi Slimane, qu’on l’aime ou qu’on la déteste, faisait chez le couturier partie d’une stratégie globale pour la marque Saint Laurent Paris. On vendra toujours des blousons de cuir et des chemisiers psychés.

Les causes du divorce avec Kering 

Alors comment Pinault a-t-il bien pu lâcher sa poule aux œufs d’or ? Sans compter que quatre ans passés dans une maison, c’est bien peu au regard de certaines carrières. Il aurait pu continuer de sublimer Saint Laurent encore longtemps, alors pourquoi ? Eh bien parce que derrière le vernis du talent et de la réussite, se cache une bonne sous-couche de saloperie. Monsieur Slimane s’est révélé être un épouvantable collaborateur : colérique, méchant et totalement contrôle freak. C’est en tout cas ce qu’affirment les professionnels qui ont eu un jour l’occasion de travailler avec lui. Travailler avec lui étant un euphémisme, car en dehors de certains interlocuteurs privilégiés, tout le monde n’avait pas le droit de s’adresser directement à Hedi Slimane.

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« Je t’avais dit qu’elle était pourrie cette campagne. »

Mais ce n’est pas tant son caractère qui aurait causé sa perte au sein du groupe. D’abord il y eut l’impossibilité d’appliquer son esthétique à l’ensemble des activités qui utilisent le nom d’Yves Saint Laurent et notamment, les cosmétiques et parfums. Puis, on parle d’une certaine rivalité avec Alessandro Michele, le deuxième DA le plus important du groupe Kering puisque ce dernier est à la tête de la maison Gucci depuis janvier 2015. Cet autre talent discret a immédiatement séduit médias et professionnels en insufflant une allure rock, limite grunge, et androgyne sur les podiums Gucci…

Hedi a donc claqué la porte de Saint Laurent, non sans un dernier défilé brillant, au sens premier du terme. Et comme les histoires d’amour finissent mal en général, le groupe Kering a été condamné le 29 juin dernier à verser 13 millions d’euros au couturier qui avait porté plainte contre le groupe quand ce dernier avait essayer de lever la clause de non-concurrence existante dans le contrat qui liait Slimane à Saint Laurent. Au contraire Hedi Slimane espérait que cette clause soit maintenue dans le contrat ce qui aurait obligé Kering à lui verser une indemnité.

Une collaboration qui se termine mal ça fait toujours désordre. Remarquez ça ne pourra jamais être pire que la rupture d’Yves Saint Laurent avec Tom Ford.

Alors que va faire Hedi Slimane ? Lancer sa propre marque, malgré qu’il s’en défende ? Retourner en Cali, se consacrer à son magazine photo, The Hedi Slimane Diary ? Boire du champagne avec un immense chapeau noir sur un transat du château Marmont avec des très jeunes hommes tout maigres ? Je choisis la dernière option parce que c’est la plus rigolote à imaginer et curieusement la plus plausible.

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La géniale illustration de Meghann Stephenson donne un autre avenir à Slimane
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